LE MINISTÈRE PROVISOIRE
hommes, comme sur les choses, la vérité tout entière, pour prendre sur lui un utile ascendant.
M. Beugnot, par son esprit séduisant et les grâces de sa conversation, avait plus de moyens qu'aucun autre pour se rendre utile, pour plaire, même pour captiver; ce fut lui, en effet, qui, dans ce premier moment, réussit le mieux à obtenir une entière confiance; mais il n'avait ni la force ni la résolution nécessaires pour conserver longtemps les avantages de cette position, moins encore pour en user de manière à produire de grands et solides résultats. Le personnage le plus importcmt après lui, était le ministre de la guerre; j'ai déjà dit' les inconvénients du général Dupont : plus on avcmça, plus ils se firent sentir. M. Louis avait l'avantage de bien connaître la partie des finances dont il était chargé, et son esprit audacieux, tenace, fertile en ressources, était précieux dans un moment oîi il n'en fallait négliger aucune; mais je ne crois pas qu'il ait existé un homme moins propre à réussir auprès d'un prince, surtout d'un prince dont l'éducation s'était faite à Versailles. Tranchant sur toutes choses, sec, cassant jusqu'à la grossièreté, il ne connaissait d'autre manière de faire adopter son opinion que de l'imposer, cela sans égard pour personne, sans respect pour les situations les plus élevées. Le vieux Malouet avait des titres acquis qu'on ne pouvait contester, ses formes étaient aussi attachantes que celles de M. Louis étaient repoussantes; mais le ministère de la marine ne lui fournissait guère d'occasions de se mettre en avant. M. Henrion de Pansey, encore plus vieux, n'était qu'un jurisconsulte dont l'esprit et le mérite n'étaient pas à leur place au milieu des mouvements, do3 agitations et des intrigues d'une semblable époque. Restaient M. Angles, dont les qualités étaient peu brillantes, et M. de Laforest, n'occupant que pour la forme le ministère des affaires étrangères, car il était sensible que M. do Talleyrand s'en réservait la direction.
Tels étaient les personnages que le hasard des circonstances avait mis dans une position dont on eût pu tirer grand parti, qu'aucun d'eux cependant n'était en état de diriger. Il est juste de dire que le provisoire de cette lieutenance générale, dont la durée probable n'était que d'un ou deux mois, avait le grand inconvénient de ne donner d'assiette à rien, de mettre chacun en présence de la pensée que la démarche qu'il ferait, la peine qu'il prendrait, le succès qu'il obtiendrait seraient peut-être, à l'arrivée du Roi, peu appréciés.
Monsieur ne dissimulait pas qu'il se regardait comme destiné à conserver, après l'arrivée de son frère, la plus grande part du pouvoir. Tous ceux qui l'ont alors approché savent comment il s'exprimait sur le compte de Louis XVIII. « La tète est entière sans doute et les facultés de l'esprit a sont intactes et toujours brillantes, mais dans l'état de « santé où il se trouve, avec l'impossibilité de remuer, il ne « pourra se passer d'un lieutenant général; nous profite- « rons donc de ses lumières et nous nous chargerons de « l'action. » Louis XVIII, à ce compte, ne devait être Roi que de nom; il n'est donc pas étonnant que les hommes qui se croyaient assurés de la confiance de Monsieur aient partagé ses illusions. C'est ainsi qu'ils ont été conduits, aussitôt après l'organisation du gouvernement de Louis XVIII, à former dans l'intérieur même du parti royaliste un noyau d'opposition, d'intrigues gênantes, quelquefois coupables. Louis XVIII a été pendant tout son règne sous le coup des inconvénients, des difficultés que cette situation passagère avait fait naître ; ainsi l'accès de goutte qui l'a retenu en Angleterre a eu des conséquences qui se sont fait ressentir jusque dans les dernières années de sa vie.
Bien que le conseil supérieur fût composé de huit personnes, il y en avait seulement trois en position d'exercer une certaine influence : M. de Talleyrand, à cause du rôle