‹ Histoire de mon tempsChapitre 166 sur 223 · LE CONSEIL SUPÉRIEUR · texte numérisé non relu

LE CONSEIL SUPÉRIEUR

qu'il venait de jouer et parce qu'il était Fintermédiairc naturel entre le prince et les puissances étrangères, qui ne connaissaient que lui et ne traitaient qu'avec lui; M. l'abbé de Montesquiou, à cause de ses antécédents, et M. le général Dessolle parce qu'il commandait la garde nationale, c'est-à-dire la seule force armée sur laquelle il fût pos sible de se reposer.

M. de Dalberg lui-même, qui avait, dans ces derniers temps, été si agissant, se trouvait à peu près annulé; quant aux deux maréchaux, ils avaient été mis là ad honores. Restaient le général de Beurnonville et M. de Jaucourt, le premier n'ayant jamais joué dans le gouvernement provisoire qu'un rôle très insignifiant, le second dont l'esprit juste, sage et conciliant s'était fait remarquer en toute occasion; mais sans ambition, très réservé, il devait être aisé à écarter.

On n'en pouvait dire autant de M. de Vitrolles; une fois entré dans la politique, il était très résolu à ne laisser échapper aucune occasion de s'y faire une place. Ambitieux, ayant sa fortune à faire, ne manquant pas de moyens, sems être supérieur, indifférent sur le choix des routes qui mènent au succès, comme sur celui des hommes avec lesquels il se pourrait allier, il visait au plus utile, au plus commode, au plus sûr. Ancien émigré, n'ayant joué aucun rôle sous le dernier gouvernement, il se rattachait au parti royaliste, et lui offrait ses services pour prix de l'appui qu'il en devait recevoir. Récemment employé d'une manière importante par M. de Talleyrand et le duc de Dalberg, il se trouvait dans la meilleure position avec le gouvernement provisoire; il pouvait, s'il le jugeait à propos, entrer dans toutes les combinaisons qui se formeraient, quoiqu'il ne se dissimulât pas qu'il y avait plus de prétentions à satisfaire que de places disponibles. Il se fit auprès de Monsieur l'intermédiaire de tous les royalistes qui fondaient leurs titres sur des services rendus dans les premiers temps de la Révolu-

tion, dans les guerres civiles de la Vendée, sous les drapeaux de rémigration, sous ceux de l'armée de Condé, ou mieux encore» qui établissaient leurs prétentions sur des services secrets, qu'un mystère épais avait toujours couverts, dont l'importance dès lors se pouvait amplifier à volonté. Là se rencontraient les hommes qui prétendaient avoir tout fait depuis trois mois, qui avaient, à les en croire, entraîné, soulevé toute la France en faveur de la maison de Bourbon, qui avaient les premiers arboré la cocarde blanche et décidé, à ce qu'ils assuraient, les souverains étrangers.

M. de VitroUes se fit leur patron, l'avocat de leurs prétentions, aidé de quelques personnes déjà attachées à Monsieur, mais sur lesquelles sa place au conseil lui donnait une supériorité très marquée. On peut en citer trois ayant joué plus ou moins longtemps un rôle de quelque importance. M. de La Maisonfort, émigré connu par son esprit, par l'éclat de son arrestation sous le régime impérial, beaucoup aussi par son évasion de l'Ile d'Elbe. Il venait de publier un écrit fort remarquable sur les derniers mois du règne de Napoléon et sur sa chute. Cet écrit, qui portait le titre de Tableau politique de VEurope depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 31 mars 1814^ était d'un assez grand effet. M. de Bruges, émigré, employé dans les Antilles par le gouvernement anglais, s'était trouvé sous les pas de Monsieur en Franche-Comté, lui avait offert ses services trouvés agréables, et avait été attaché à sa personne. Je crois qu'il avait déjà le titre d'aide de camp ; nul n'a plus longtemps conservé la faveur qu'il avait su acquérir. Le troisième était M. de Monciel, employé plus particulièrement dans le cabinet, faisant les fonctions de secrétaire; sa faveur n'a pas été de longue durée.

Entre des hommes d'opinions, d'origines si différentes, d'intérêts si contraires, pouvait-on penser que la bonne intelligence régnerait longtemps? D'un côté, des fonction-

Page 1