PRÉVENTIONS CONTRE M. PASQUIER
naires qui depuis quinze ans avaient donné des preuves d'une capacité incontestable, de l'autre, des hommes aigris par le malheur, par l'exil, par des souffrances endurées pour une cause aujourd'hui triomphante, attendant avec une extrême impatience la récompense de leur fidélité, fort peu disposés à tenir compte des services rendus aux régimes précédents qu'ils avaient toujours combattus et détestés. Je ne tardai pas, pour mon compte, à m'apercevoir de la sourde hostilité qui nous entourait, des efforts faits pour inspirer au prince les plus injustes préventions.
J'étais de ceux auxquels leurs fonctions conservaient une importance spéciale, mais importance et faveur sont choses fort différentes. On ne pouvait m'empôcher d'avoir des relations habituelles avec le prince; l'exécution d'une grande quantité de mesures passait nécessairement par mes mains. J'étais un intermédiaire utile avec une quantité de personnes qu'on avait intérêt à ménager. L'approvisionnement de la capitale reposait en grande partie sur mes soins, et comme on ne pouvait nier le succès des mesures que j'avais prises, il eût été dangereux d'en faire passer subitement la direction en d'autres mains. Enfin mes relations avec les personnages influents du gouvernement provisoire, avec les souverains étrangers, rendaient difficile d'ébranler brusquement ma situation. Elle était cependant l'objet d'une quantité de manœuvres hostiles. Les royalistes ardents de la réunion Mortfontaine, dont il m'avait fallu calmer les bruyantes manifestations, beaucoup d'agents sans mandat que j'avais tenus à distance, avaient fait entendre leurs plaintes à Monsieur, soit pendant son séjour à Nancy, soit dans les premiers moments de son arrivée.
J'ai su plus tard que les préventions qu'on avait inspirées à Monsieur contre moi allaient jusqu'à ce point que le surlendemain de son entrée aux Tuileries il dit à M. Beugnot : « Voyez-vous, monsieur Beugnot, je ne dormirai pas « tranquille tant que je verrai M. Pasquier chargé de la
« police. » Celui-ci ne négligea rien, du moins me Fa-t-il assuré, pour le faire revenir sur une idée aussi injuste, cherchant à lui faire comprendre qu'il était impossible de songer à me remplacer; que j'avais été utile, que j'étais indispensable. Monsieur se résigna, mais sa conviction première n'était point ébranlée.
Dans les premiers jours, je n'avais nul soupçon de la défaveur dont j'étais atteint; je devais encore l'accroître par la franchise de mes communications et le peu de ménagements que je gardais pour des préventions auxquelles J'aurais pu songer. J'étais uniquement occupé de l'importance des résultats qu'il fallait obtenir. Je signalais donc les fautes et les torts, sans nul égard pour ceux qui les commettaient; j'avertissais des dangers, de quelque côté qu'ils vinssent; je blâmais ce qui semblait blâmable, je conseillais ce que je croyais utile, sans m'inquiéter si le conseil devait plaire ou déplaire. Pour comble à mes maladresses, cela n'était pas dit, mais consigné dans un bulletin que j'adressais au prince à la un de chaque journée. Ces bulletins passaient le lendemain entre les mains du conseil intime; là ils étaient commentés, discutés de la manière la plus malveillante. J'ai gardé la minute de ces bulletins. Ils sont d'autant plus curieux à relire qu'écrits sous l'inspiration de chaque jour, ils retracent cette situation avec une grande précision. On pourrait aussi trouver dans les conseils qu'ils renferment une involontaire et instructive prédiction de la redoutable catastrophe qui devait éclater avant la fin d'une année t Ces conseils portaient surtout sur les ménagements à garder vis-à-vis de l'armée, sur le choix des commissaires extraordinaires en province.
Eh bien, toute l'histoire de l'année qui va suivre peut se résumer en deux points : fautes dans la conduite vis-à-vis de l'armée, fautes commises par les porteurs de pouvoirs de Monsieur dans les départements. Pendant son séjour en Franche-Comté et à Nancy, Monsieur avait promis l'abo-