EXALTATION DES ESPRITS
j'avais l'honneur de l'approcher, ce qui avait lieu à peu près tous les deux jours. On me recevait bien, on m'écoutait, on avait l'air de trouver que j'avais raison; plusieurs fols les mesures que je conseillais furent adoptées, mais la direction secrète restait la même ; cela était sensible surtout par l'audace toujours croissante des écrivains du parti. Cela me força d'insister sur une plus forte organisation de la censure des journaux. M. Michaud, qui en était chargé, était trop faible ou trop enclin aux opinions qu'il eût fallu retenir. Je demandai le rétablissement de la direction de la librairie. Elle fut provisoirement confiée à M. Royer- Collard, que l'abbé de Montesquiou désigna. Ce fut son premier pas dans les affaires.
Une des «hoses les plus frappantes dans les violences do la presse était l'acharnement contre le Sénat. C'est sur ce point que les attaques se concentraient, trahissant ainsi des intentions inquiétantes, car il importait de rallier au nouvel ordre de choses le plus d'individus possible, surtout parmi ceux ayant une réelle valeur. Quelle confiance voulait-on inspirer à ces généraux dont l'adhésion était reçue avec joie, lorsqu'ils voyaient méconnaître tous les services rendus? Un certain nombre d'exaltés, croyant lo temps des ménagements passé, voulaient détruire l'œuvre de la Révolution tout entière, abattre les institutions et le régime qu'elle avait établis; ainsi on allait jusqu'à parler dans quelques cafés du Palais-Royal de l'annulation de toutes les ventes de domaines nationaux.
Les hommes qui vivaient comme moi au milieu des réalités, qui observaient tout, sans chercher d'ailleurs à se faire illusion, jugeaient que l'opinion publique ne s'améliorait pas; aux violences du parti royaliste répondaient les violences du parti de la Révolution. Il n'y avait pas de jour où il ne se passât quelques scènes dans les cabarets, dans ceux surtout qui étaient situés autour des halles ou auprès des barrières ; là, c'étaient les partisans de Napo-
léon qui étaient les plus nombreux et les plus forts .
En opposition aux pamphlets que je signalais tout à. rheure, un sieur Durbach, membre du Corps législatif et beau-frère du maréchal Mortier (il avait été condamné à mort en 1794 pour avoir défendu Louis XVI), fit paraître une brochure intitulée : Des véritables intérêts de la maison de Bourbon^ dans laquelle se trouvait formellement établi qu'elle ne pouvait régner qu'en vertu d'un nouveau contrat formé entre elle et la nation, lorsqu'elle aurait nettement accepté les conditions qui pouvaient garantir tous les droits et tous les intérêts. Cette brochure, on ne pouvait se le dissimuler, répondait à beaucoup de désirs. Il n'y avait donc pas, au bout de quinze jours, autant de chemin franchement fait vers le parti royaliste qu'il eût été naturel de l'espérer après l'enthousiasme des premiers temps. Or, la cause de ce mécompte n'était pas difficile à pénétrer, je me crus obligé de le dire. A force de répéter les mêmes vérités j'obtenais parfois un temps d'arrêt dans la fausse direction où on s'engageait, mais au fond, ma franchise nuisait peut-être encore plus qu'elle ne servait à la chose publique.
Je revenais sans cesse sur la nécessité de se concilier l'armée ; j'avais la conviction que, sans elle, rien de solide ne serait établi. Les événements n'ont que trop justifié cette prévoyance. Quant aux ouvriers, on en comptait quatre mille environ précédemment occupés dans les constructions entreprises par le gouvernement, qui depuis trois semaines se trouvaient sans aucun moyen de gagner leur vie ; à ceux-là il fallait en ajouter huit à dix mille, employés dans les filatures, dans les fabriques de tissus de coton qui étaient arrêtées. Ces derniers, tous gens de la viUe, trouvaient encore quelques ressources dans leurs familles; mais les ouvriers en bâtiment étaient dans une horrible détresse, et naturellement se montraient turbulents et menaçants. Je ne cessai d'appeler sur eux Tatten-