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LE DUC DE BERRT A ROUEN

le soir, on lui conseillait de partir le lendemain de grand matin. Heureusement M. de Girardin, chez qui logeait le prince, lui persuada d'agir autrement. Les troupes furent rassemblées le lendemain de fort bonne heure sur le boulevard extérieur; le duc de Berry se présenta hardiment pour les passer en revue; son assurance, ses manières plurent aux soldats; il en fut accueilli beaucoup mieux qu'il ne s'y était attendu, et son départ fut salué par des acclamations presque unanimes.

Je fus un des premiers à voir M. le duc de Berry ; j'en fus fort bien reçu; j'étais à ses côtés lorsqu'il donna sa première audience. Tous les généraux se trouvant à Paris ne manquèrent pas de s'y présenter, ils étaient fort nombreux. Il n'en connaissait aucun, tous étaient obligés do décliner leurs noms à un aide de camp placé auprès de lui. Je dus l'aider dans ces délicates fonctions. On trouvera co détail tant soit peu puéril; il faut cependant reconnaître que pour des hommes accoutumés à jouer dans leur pays un rôle considérable, pour ces généraux qui auparavant n'entraient dans ce palais que salués par tout le monde, fixant surtout l'attention du Maître, il était pénible de se voir obligés de solliciter un regard de ceux qui allaient disposer de leur fortune. On aurait dû, dans ces premiers moments, mettre auprès de chacun des princes une ou deux personnes au courant des situations, prenant soin de leur apprendre les noms, de les avertir des égards qui étaient dus à chacun.

Cette ignorance de la société au milieu de laquelle devaient vivre les princes avait pour Monsieur plus d'inconvénients encore. Dans les premiers moments, il lui avait été à peu près impossible de ne pas recevoir tout le monde, son affabilité naturelle se prêtait fort bien à cette obligation; elle fut continuée au delà de la nécessité, et comme personne n'était chargé de veiller sur ceux qui s'introduisaient à ses audiences, comme il n'y avait pas de T. u. 25

règle pour y être admis ou refusé, on finit par y voir des gens de très mauvaise compagnie, et des aventuriers. Je me souviens d'un jour entre autres où cette inconvenance fut portée au plus haut degré. Monsieur recevait les dames pour la première fois; la galerie de Diane était remplie d'un bout à l'autre, sur trois rangs de chaque côté. Or, le spectacle de cette foule était non seulement curieux, mais parfois plaisant, attendu l'incroyable mélange de tous les rangs, de tous les âges, de toutes les époques ; à la bizarrerie de certaines toilettes se reconnaissaient des prétentions étrangement surannées; mais ce qui ne pouvait se tolérer, c'est que des femmes qui ne devaient être reçues en aucune maison digne de quelque respect aient eu Fart de s'y introduire. J'étais heureusement arrivé de bonne heure; j'allai chercher le duc de Maillé, premier gentilhomme de Monsieur, auquel j'en fls remarquer trois ou quatre, entre autres Mlle Montausier, si longtemps directrice de spectacle, et connue par mille aventures où l'obligeance de ses services pour l'ancienne cour avait éclaté. Il fit avertir les dames par des huissiers; on parvint à les éconduire sans trop de scandale. De semblables erreurs étaient sans doute difficiles à éviter dans les premiers moments ; je ne les signale que parce qu'elles complètent la peinture de l'époque.

On se serait aisément épargné en 1814 la plus grave partie des inconvénients de toute nature dans lesquels on est tombé, si on avait voulu accorder confiance aux personnes qui seules avaient une réelle connaissance des liommes et des choses. Malheureusement, on était enclin à se méfier de tout ce qu'on trouvait établi. Dans le service que je dirigeais, les conséquences de cette manière d'agir pouvaient être très fâcheuses, parce qu'il n'y en avait pas où il fût plus aisé d'être trompé.

A peine établie dans le château des Tuileries, à la suite de Monsieur, la petite coterie dont j'ai déjà parlé et qui

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