RÉVOCATION DE VEYRAT
avait la prétention de tout diriger, avait organisé une police secrète. Elle n'avait pas manqué de gens venant lui oflfrir assistance et lumières ; c'était le rebut de toutes les polices qui avaient existé depuis vingt-cinq ans; c'était tout ce qui en avait été chassé comme incapable ou indigne ; espions, doubles espions de tous les partis, des étrangers comme des Français. Le plus important des agents employés par M. de Vitrolles et ses amis était Veyrat. Sachant très bien ce que je devais penser de lui, il n'avait pas hésité h venir chercher une protection qui pût le mettre à l'abri de ce qu'il appelait mon inimitié; il l'avait achetée par une foule de délations et de mensonges. Il comptait ainsi se créer, auprès de Monsieur, une position semblable h celle qu'il s'était faite auprès de l'Empereur par l'intermédiaire de son valet de chambre Constant.
Je comptais me défaire de lui, j'attendais le moment où cela pourrait s'effectuer sans inconvénient. Après le départ de Napoléon, je préparai aussitôt ce qui était nécessaire pour l'exécution de mon projet. Je m'étais, avant tout, fixé sur le choix de son successeur de manière à être assuré qu'il serait bien remplacé; puis je pris la précaution d'en parler dans un de mes bulletins à Monsieur. Comme ce renvoi dépendait uniquement de moi, j'avais ajouté que je comptais l'effectuer incessamment. Le 26 au matin, je fis appeler M. Veyrat et lui dis qu'il devait comprendre que le rôle qu'il avait joué depuis plusicm^s années ne me permettait pas de le maintenir dans les fonctions qu'il exerçait; qu'il venait de perdre sa qualité de Français, la ville de Genève dont il était originaire se trouvant séparée de la France; il n'avait donc rien de mieux à faire que de retourner dans sa ville natale. Je lui donnai un passeport avec injonction d'être parti le lendemain avant neuf heures du matin. Il ne fit aucune objection, je n'en entendis plus parler pendant le reste du jour ; il avait quitté la préfecture presque aussitôt après cette signification; on ne l'avait
pas revu, je sus seulement qu'aucun préparatif de départ ne se faisait chez lui.
Le soir, à minuit, j'étais déjà couché, quand m' arriva une lettre de M. de VitroUes ainsi conçue : « Monsieur le « baron, j'ai l'honneur de vous transmettre l'ordre de « Son Altesse Royale de cesser toutes poursuites contre « MM. Veyrat père et fils, inspecteurs de police. » Je répondis par la même ordonnance à M. de VitroUes que j'avais reçu sa lettre et que le lendemain je porterais ma réponse à Monsieur. En effet, j'étais le lendemain avant sept heures au château. Je fis lever M. de VitroUes et le chargeai d'annoncer à Monsieur que je demandais à lui parler aussitôt qu'il serait visible, ajoutant qu'il m'obligerait de le prévenir en môme temps que je lui apportais ma démission.
M. de VitroUes fut fort effaré, m'assura que j'avais tort de prendre la chose aussi vivement, qu'on n'avait pas cru que je misse à cette affaire autant d'importance, qu'on tenait beaucoup à mes services; U se faisait fort, si je voulais l'y autoriser, de tout arranger à ma plus grande satisfaction. Je tins ferme et insistai pour être introduit chez le prince. Je fus reçu au bout d'une demi-heure, avec un embarras très visible. Monsieur m'interrompit presque aussitôt quand je commençai à lui dire, avec beaucoup de sang-froid, ma résolution de quitter la préfecture de police. Il me renouvela l'assurance, déjà donnée par M. de VitroUes, qu'il était à mille lieues de vouloir me causer le moindre déplaisir; il ajouta que du moment où je tenais autant à éloigner MM. Veyrat, il me laissait entièrement maître d'en agir à leur égard comme bon me semblerait; il eût été difficile de ne pas me contenter d'une telle satisfaction. Je saisis du moins cette occasion pour lui dire ce que je pensais du parti que des personnes honorées de sa confiance voulaient tirer des moyens de police dont eUes n'avaient aucune expérience, dont l'usage mal dirigé ne