‹ Histoire de mon tempsChapitre 184 sur 223 · GOUVERNEMENT DE MONSIEUR · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT DE MONSIEUR

les commissaires chargés des différents ministères. Là venait expirer la puissance secrète des conseillers intimes dont il était entouré.

C'est ainsi qu'a commencé la double action dans le gouvernement; les conséquences ont été très nuisibles et se sont fait sentir longtemps. Monsieur semblait dans ses actes publics vouloir conQrmer le mouvement imprimé par le gouvernement provisoire, on doit môme reconnaître qu'il se prétait souvent de bonne grâce à des actes qui pouvaient lui être pénibles, mais jugés indispensables pour calmer des inquiétudes ou satisfaire les esprits les plus ombrageux. Ainsi il rendit à ses anciennes fonctions d'inspecteur général du génie, aussitôt qu'il eut envoyé son adhésion, le général Camot, qui commandait Anvers. Ce général n'était autre que le régicide, membre du Comité de salut public. Cet acte de son autorité nouvelle dut beaucoup coûter au frère de Louis XVI.

On fit payer à toute l'armée un mois de solde; on remit toutes les peines encourues pour faits de conscription, ce qui fît sortir des bagnes beaucoup de malheureux dont le sort inspirait la plus juste pitié. Monsieur accorda aussi quelques grâces bien placées; il réintégra le général Lecourbe dans la haute situation militaire qui lui était due ; il n'avait cessé d'être employé qu'à cause de son inimitié bien connue contre Napoléon. Il donna le commandement d'une division militaire au général Souham, qui avait conduit à Versailles le corps d'armée du maréchal Marmont. Il fit acte de justice en remplaçant plusieurs préfets que l'excès de leur zèle avait rendus odieux à leurs administrés.

Mon frère, sous-préfet à la Flèche, fut nommé préfet au Mans, dans ce même département où étaient nos propriétés de famille; rien ne pouvait lui être plus agréable. Je dus cette faveur à l'abbé de Montesquiou, qui me témoignait en toute occasion une bienveillance particuUère. Il

vint me voir un matin, à la préfecture de police. Après quelques mots sur les affaires courantes : « Maintenant, « me dit-il, parlons de vous; le Roi va arriver au premier « jour; je me ferai un devoir de lui dire tous les services « que vous avez rendus; il voudra les récompenser. Il est- « nécessaire que je sache ce qui peut vous convenir, ce « que vous désirez, dites-le-moi sans détour. — Je ne « désire qu'une seule chose, lui répondis-je, c'est de m'en « aller d'ici, de quitter cette place dont je suis fatigué, « dont les devoirs sont toujours pénibles, quelquefois affli- « géants. — Eh bien, vous me demandez la seule chose « qu'il me soit impossible de faire pour vous. Je suis trop « bon serviteur du Roi pour ne pas lui dire au contraire à « quel point il est heureux pour lui de trouver à la tête « de la police, en rentrant dans ses États, un homme « sur lequel il peut compter absolument, qui connaît les « affaires présentes et passées, les hommes et leurs situa- « tions ; qui par conséquent peut lui fournir des renseigne- « ments précieux qu'il n'obtiendrait d'aucun autre au môme « degré. »

Il insista pour que je consentisse à rester chargé de la police une ou deux années, disant qu'on ferait pour m'y décider tous les arrangements que je pouvais désirer. J'étais loin de me rendre, et, sans parler plus longtemps de ce qui m'était personnel, nous raisonnâmes de la meilleure manière d'organiser l'administration de la police. Je conseillai de supprimer le ministère de la poHce qui m'était offert; qu'on pourrait le remplacer par une direction générale à laquelle se réuniraient les fonctions du préfet de police, qui aurait ainsi, avec plus de latitude au dehors, les attributions du lieutenant général de police avant la Révolution. Je donnai plusieurs motifs pour ce changement, qui aurait d'ailleurs l'avantage de renvoyer beaucoup d'affaires au département de l'intérieur, d'où elles n'auraient jamais dû sortir; de rendre ainsi plus

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