INDÉPENDANCE DE M. PASQUIER
d'indépendance et de considération à l'administration des préfets. L'abbé de Montesquiou goûta mes idées sur ce sujet ; bientôt après, il les fit sans doute valoir avec succès, car elles ont été à peu près réalisées dans la première organisation que Louis XVIII donna à son gouvernement.
Cette conversation est curieuse quand on pense à ce qui m'arriva peu de temps après. Devais-je penser que je garderais encore quelque temps le poste où le sort m'avait conduit, que j'avais accepté avec si peu d'enthousiasme et qui m'avait permis de jouer un rôle important, bien différent de celui auquel je devais m'attendre? Ma position a été, en effet, bien étrange dans cette période de ma vie; sa plus grande bizarrerie a été de m'avoir fait aux derniers jours de sa durée rencontrer l'injustice et la malveillance dans une partie de ceux au service desquels je m'étais dévoué, et d'avoir au contraire recueilli l'estime et la confiance de presque tous ceux dont je m'étais séparé.
J'étais resté indépendant. Peu soucieux d'obtenir des faveurs personnelles, j'avais dit sans dissimulation, sans ambages, la ligne que je voulais suivre dans une situation où j'avais de grands devoirs à remplir envers mes concitoyens. Je ne m'étais décidé que par la seule pensée de servir ma ville et mon pays; j'avais toujours évité de prononcer une seule parole offensante pour celui dont j'avais cru devoir abandonner la cause; je pouvais être un intermédiaire entre le nouveau gouvernement et les hommes qui ne demandaient pas mieux que de s'engager avec lui, à condition qu'on daignerait avoir pour eux les égards auxquels ils avaient droit.
La chose était délicate, car une révolution, et ceci en était une, ne se passe pas sans qu'il y ait de nouveaux services à récompenser, de nouvelles prétentions à satisfaire; pour faire droit à celles-ci, il faut de toute nécessité sacrifier un peu les anciennes. Tout consiste dans la mesure à tenir, dans l'habileté à faire les parts de chacun. Je ne crois
pas qu'il soit possible d'en plus manquer que ceux entre les mains desquels étaient alors les affaires. Dès les premiers jours, le conflit s'établit entre les intérêts opposés; parmi les plus empressés à se produire, il faut mettre les arrivants de Blois. Tous venaient me consulter pour avoir quelque bon avis sur les démarches qu'ils pouvaient hasarder. Je leur rendais tous les services en mon pouvoir et me gardais surtout de détruire leurs illusions ; ils avaient généralement idée qu'on devait avoir grande joie à les voir arriver et qu'on s'empresserait de se les attacher. L'archichancelier fut peut-être celui qui se livra le moins à cette illusion; il ne voulait se mettre en campagne qu'autant que cela serait nécessaire à sa sécurité, à son bien-ôtre, à la conservation de ses jouissances. Je fus heureux de reconnaître les bons offices que j'en avais reçus par ceux que je lui rendis auprès de l'abbé de Montesquiou, qui mieux que personne pouvait disposer l'esprit du Roi en sa faveur ou atténuer ses préventions. Personne n'avait plus de talents et de connaissances en administration que M. Regnaud, personne n'était plus disposé à les mettre à l'entière disposition du gouvernement royal, mais une circonstance fâcheuse était venue jeter sur lui une défaveur générale. Il commandait, le 30 mars, une légion de la garde nationale auprès de la barrière de Clichy, un des points les plus exposés; dans un moment où l'action semblait devoir s'engager, il avait disparu et était rentré chez lui au grand galop. Cet abandon de son poste fut très blâmé. II n'avait cependant fait qu'obéir à l'ordre envoyé par le roi Joseph de quitter Paris et de partir pour Blois. Il est certain qu'il eût dû mettre moins d'empressement à exécuter cet ordre et eût pu choisir un moment plus opportun.
J'ai dit les dispositions du duc de Rovigo à son départ; elles expliquent son empressement pour se faire agréer. Il avait écrit de Blois à M. de Talleyrand, et réclamait ses bons offices. Sa lettre était apportée par un valet de cham-
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bre; elle resta sans réponse; M. de Talleyrand, qui avait plus d'une affaire dans la tête, trouva sans doute que le duc de Rovigo était trop pressé. Le valet de chambre m'était aussi adressé; en vain je rappelai à M. de Talleyrand, plusieurs fois, qu'un mot, même insignifiant, suffirait pour calmer une tête dont il devait savoir l'effervescence; il ne tint aucun compte de mon avertissement. Le duc de Rovigo se croyait en droit de compter sur lui et n'était pas d'humeur à souffrir l'oubli des titres qu'il se connaissait à sa gratitude; il en conçut donc le plus vif ressentiment. Tel a été le commencement d'une haine que M. de Talleyrand a dédaignée, que d'autres circonstances sont venues accroître, et qui n'a pas laissé que de lui porter des coups très sensibles; quant à moi, l'obligeance de quelques procédés me maintint avec lui dans d'assez bons rapports.
Parmi les revenants de la fin d'avril, je dois noter M. de Sémonville. Il parut au Sénat le 26; c'était bien tard pour un homme aussi soigneux de prévoir et d'étudier les grands événements politiques. Il n'arrivait pas de loin, sa mission de commissaire général ne l'ayant mené que jusqu'à Moulins; il avait su, dans cette mission môme, se procurer des intelligences précieuses avec les agents les plus dévoués de la cause royale, avec M. de Rivière, et il comptait aussi sur l'appui de M. Ferrand, auquel un rôle important ne pouvait manquer d'échoir incessamment. Il avait donc préparé les choses ; la position dans laquelle il s'est trouvé bientôt a fait voir qu'il n'avait pas perdu son temps, que ses pas avaient été bien calculés.
Nous approchions du moment qui devait rendre à la France, à la capitale, le chef de la maison de Bourbon, et avec lui tous les autres membres de sa famille. Louis XVIII avait enfin quitté Hartwell. En venant s'embarquer à Douvres, il avait traversé Londres, où le prince régent lui avait fait préparer une entrée solennelle. Il le reçut avec la plus grande pompe en qualité de roi de France. Cette céré-
monîe eut lieu le 20 avril; le même jour. Napoléon quittait Fontainebleau pour Tîle d'Elbe, entouré d'une escorte étrangère et de commissaires anglais, russes, autrichiens et prussiens, qui le constituaient véritablement prisonnier.
Les hommages rendus au Roi de l'autre côté du détroit causèrent peu de joie en France; il ne fallait pas se dissimuler que l'intervention de l'Angleterre n'était pas heureuse, qu'elle avait quelque chose de blessant pour notre pays, qu'il aurait mieux valu que Louis XVIII prît pour point de départ une autre plage que la plage britannique. Il descendit à Calais, le 24. De qui était-il accompagné, quels seraient à l'avenir son entourage, ses intimités? Sur ce point si important, on aUait avec anxiété au-devant des moindres renseignements.
Quelques personnes avaient déjà été lui porter leurs hommages à Hartwell; beaucoup s'étaient trouvées à Calais au moment de son débarquement. Ces empressés étaient surtout des hommes de l'ancienne cour, ayant occupé de grandes charges, spécialement attachés à son service lorsqu'il portait encore le titre de Monsieur. Il était donc difficile de tirer de ce fait quelque indication. C'était quelque chose d'étrange que l'ignorance où se trouvaient à cet égard des personnages qui auraient dû conserver le moyen d'être bien informés. J'en puis citer une singulière preuve. M. de Talleyrand, du 20 au 30 avril, me donna comme une découverte importante la certitude qu'il venait d'acquérir que l'homme dont le crédit sur l'esprit du Roi était le mieux établi, qu'il importait par conséquent de se concilier, était M. de Blacas, qui avait remplacé auprès de lui M. d'Avaray. Ce renseignement venait, à ce que je crois, de M. Charles de Noailles, depuis duc de Mouchy. Il était de ceux qui avaient été jusqu'à Hartwell, envoyé par M. de Talleyrand. De son côté, le Roi avait gardé de très nombreux correspondants ; il avait sur bien des choses, sinon des partis pris, au moins des idées différentes de