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LES CORRESPONDANCES DES PRINCES

celles acceptées par Monsieur. Sa confiance avait toujours été autrement placée; les agents de l'un n'avaient presque jamais été ceux de l'autre. L'abbé de Montesquiou, le plus important de tous ceux qui, pendant de longues années, avaient été employés par le Roi, était lié à Paris avec deux personnes qui lui fournissaient les éléments de sa correspondance. MM. Royer-Collard et Becquey sont restés toujours ignorés de la police impériale et aussi de Monsieur et de tous ses agents. Ils avaient tenu à être parfaitement en dehors de ces derniers; c'était une condition de leurs services.

De quelque part qu'elles vinssent, les correspondances avec les deux princes étaient sans aucun doute rédigées par des hommes pleins de préventions; il s'en trouvait moins cependant dans celles adressées au Roi; les idées y étaient plus justes, les préjugés moins aveugles. Tout cela nous était inconnu et devait pourtant avoir une grande influence sur la direction des affaires. Sans la goutte qui a si mal à propos retenu le Roi en Angleterre, il serait probablement entré en France deux ou trois jours après son frère, aurait saisi les rônes du gouvernement; la première mainmise de Monsieur, dont les conséquences n'ont jamais été effacées, eût été évitée; et la situation de beaucoup de personnes qui méritaient d'être comptées eût été fort différente vis-à-vis de la maison de Bourbon.

La marche du roi de France fut assez lente; il n'arriva à Compiëgne que le 29, à six heures du soir. Son passage par Boulogne, Abbe ville et Amiens avait été signalé par les plus grands témoignages de joie ; le bon goût, la mesure, Tà-propos, l'expression pleine de grâce de ses moindres paroles avaient eu grand succès. Il était accompagné de Madame la duchesse d'Angoulôme, de M. le prince de Condé, et de M. le duc de Bourbon. Tous les soins avaient été pris non seulement pour donner à son entrée dans la capitale la pompe la plus éclatante, mais encore pour imprimer à cette

journée un caractère vraiment national. Il était pour cela indispensable d'y faire figurer un nombre assez considérable de troupes françaises. L'entreprise n'était pas sans difficultés en présence des troupes étrangères. On s'y résolut cependant; un ordre du jour du ministre de la guerre annonça, le 30 avril, que par ordre de Monsieur, lieutenant général du royaume, des détachements de toutes armes, tirés des différents corps d'armée, étaient désignés pour faire partie du cortège du Roi. Ces détachements, qui devaient représenter l'armée tout entière, à la tète desquels se trouvèrent, avec des maréchaux de France, plusieurs officiers généraux, étaient mis sous le commandement supérieur de M. le duc de Berry.

Le lendemain, un second ordre du jour annonça que Monsieur venant de faire mettre de nouveaux fonds à sa disposition, un second mois de la solde arriérée allait être payé à l'armée. Il y avait grand mérite de la part du ministre des finances à trouver aussi vite les fonds suffisants pour faire face à cette dépense nécessaire.

Le !•' mai, on vit paraitre les premiers détachements annoncés : ceux des chasseurs et des grenadiers de la garde. Ils furent reçus avec enthousiasme par le peuple, par les ouvriers, qui se portèrent en foule à leur rencontre sur le boulevard du Sud, heureux, disaient-ils, de revoir les nieilles moustaches qui feraient si aisément, si elles le voulaient, sauter les étrangers. Les soldats se montrèrent fort sensibles à cette réception ; il fallut une grande prudence pour empêcher des manifestations et des désordres; les conséquences eussent été fort graves.

Je fus obligé de signaler l'eflFet fâcheux d'une circonstance particulière. Le ministre de la guerre, sur des insinuations, s'était laissé aller à licencier la gendarmerie d'élite, considérée comme composée d'hommes spécialement dévoués à Napoléon. C'était une puérilité ; ce corps n'avait pas un plus mauvais esprit que les autres ; il était

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mieux composé, car c'était une faveur d'y être admis ; sa suppression fut regardée par les autres corps comme le prélude du traitement qui leur était réservé. On chercha h . efifacer cette impression en faisant dire que la famille royale avait voulu, au contraire, donner une marque de conflance à toute l'armée en renonçant au service organisé en méflance d'elle et pour venir à l'appui d'une police inquisitoriale. Cette affaire fut l'occasion de la dernière conversation que j'ai eue avec Monsieur sur l'armée. Je lui répétai que je croyais nécessaire de la beaucoup ménager, qu'il fallait surtout s'appliquer à s'attacher la garde impériale, dont la fldélité répondrait de tout le reste. Monsieur m'écouta avec l'air sérieux, puis il lui échappa de me dire : « Mais il « serait cependant bien cher de garder un corps accoutumé « à tant d'avantages. » Au moment où cette raison d'économie m'était donnée, je ne pouvais douter qu'on n'insistât auprès de Monsieur pour le rétablissement des gardes du corps et de toute l'ancienne maison militaire du Roi. Cette idée ne fut que trop tôt réalisée.

Je n'entrerai pas dans le détail des différentes scènes qui eurent lieu à Compiègne, mais il y a deux circonstances, moins connues, que je ne dois pas passer sous silence. L'empereur Alexandre s'y était transporté avec un obligeant empressement; M. de Talleyrand n'avait pas perdu de temps pour s'y présenter. Tous deux revinrent peu satisfaits.

Louis XVIII, malgré son esprit plus éclairé que celui de beaucoup de princes, tenait singulièrement aux règles de l'étiquette établies à la cour de France et qui, depuis Louis XrV surtout, semblaient avoir été inventées pour constater en toutes circonstances la prééminence de sa maison. Il ne les abandonna pas en cette occasion ; pour mieux dire, il les ressuscita. Je ne sais quelle disposition dans des sièges (1), quel rang en passant une porte, durent

(1) Au dîner, le Roi eut un fauteuil, on offrit une chaise à Tempereur Alexandre.

avertir le Gzar que sa race était jeune entre celles des souverains, surtout à côté d'un Roi de la famille des Bourbons. Il avait compté sur un accueil plus amical, moins cérémonieux, et croyait que les grands services qu'il venait de rendre lui donnaient quelques droits à des égards devant lesquels tomberaient les barrières de l'étiquette. Le mécompte qu'il éprouva ne laissa pas que de lui être sensible; ce ne fut pas le plus sérieux. Jusqu'alors Alexandre avait marché à la tète de tous les membres de la coalition sous laquelle Napoléon avait succombé; non seulement son influence y avait été prépondérante, mais depuis six semaines rien ne s'y était fait que par sa volonté, il y avait décidé de tout. A Paris, où cette vérité était incontestablement reconnue, tous les regards se tournaient vers lui, toutes les demandes s'adressaient à lui, il était l'objet de toutes les espérances. A Compiègne, tout change brusquement.

Le Roi, avec tous les siens, arrivait d'Angleterre, où il avait trouvé un asile alors qu'il était chassé de toute l'Europe, même de la Russie ; il venait d'y recevoir les hommages, rendus avec éclat, à la couronne placée sur sa tête; le prince régent, la nation tout entière, avaient salué sa restauration; dans leur orgueil ils avaient. affecté de s'en réjouir comme de leur ouvrage, comme le résultat de leur lutte opiniâtre contre Napoléon.

« Seuls, avaient-ils dit à Louis XVIII, nous avons tou- « jours été vos alliés ; parmi les souverains du continent, a les uns ont été bassement soumis à rusurpatcur de votre « trône, les autres se sont unis avec lui de l'amitié la plus c étroite, ont brigué l'honneur que l'un d'eux a obtenu de a lui donner pour épouse une princesse de leur sang. S'ils a ont Uni par s'unir à nous pour le détrôner, le délire de « son ambition les y ayant forcés, ils n'ont combattu que « pour sauver leur propre existence. » Ce langage très spécieux avait fait grande impression sur Louis XVIII.

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Lorsque Alexandre parut à Compiègne, il lui lut impossible de ne pas s'apercevoir qu'il entrait dans une atmosphère très différente de celle dans laquelle il avait vécu. Il n'était plus l'homme indispensable, unique, sur qui tout roulait, de qui tout dépendait ; une autre influence balançait la sienne, c'était précisément celle qui devait lui être désagréable par-dessus toutes, car elle venait du côté où déjà on pouvait entrevoir la seule rivalité qu'il eût désormais à craindre en Europe. Il était arrive avec une idée qu'il caressait depuis quelque temps avec complaisance, celle d'une union intime de la Russie avec la France, union qui serait cimentée par le mariage du duc de Berry avec une de ses sœurs. A la réalisation de cette idée il n'avait jusqu'alors entrevu aucun obstacle ; n'était-il pas à craindre que des intérêts rivaux, qu'une politique contraire à la sienne ne cherchassent à en empêcher le succès? Il ne rencontrait ni dans le Roi ni dans sa famille cet abandon, cette cordialité qui auraient rendu simples et faciles toutes les ouvertures. Il fit donc la route, en revenant de Compiègne à Paris, dans une disposition d'esprit fort différente de celle qu'il avait au départ.

Nous verrons les conséquences graves de ces mécomptes, alors que viendront à éclater les terribles événements qui ont encore une fois bouleversé l'Europe, qui ont coûté si cher à la France. Le conflit entre l'influence anglaise et l'influence russe a amené à l'intérieur une division analogue dans les partis politiques. Du côté de l'Angleterre est venue se ranger toute la Cour avec le parti des émigrés, du côté de la Russie se sont groupés les hommes qui avaient joué un rôle actif et important dans les derniers événements et tous ceux dont le patriotisme avait été, dans les guerres de l'Empire, exalté contre l'Angleterre. La haine profonde contre les Anglais était deveime un sentiment national, tous les militaires en étaient pénétrés, les habitants du littoral l'avaient sucé avec le lait, les malheurs

de la guerre maritime n'avaient pu que Taccroître. Même après la paix, les marins prisonniers, à mesure qu'ils rentraient en France, lui fournissaient un nouvel aliment par le récit des indignes traitements qu'ils avaient subis sur les pontons anglais. Il y eut donc, dès le début, un désaccord marqué entre le gouvernement royal et la grande majorité des sujets. Ce désaccord s'est retrouvé au 20 mars comme tant d'autres, et explique la catastrophe.

M. de Talleyrand, en partant de Paris, avait aussi ses illusions ; il se préparait à une grande conversation avec le Roi, qui ne pouvait manquer d'être désireux d'apprendre une quantité de faits et de renseignements qu'il était seul en état de lui donner. Il se promettait de faire nattre dans l'esprit du Roi quantité d'idées importantes dont le développement viendrait plus tard. Il comptait poser les premières bases du programme politique qui devait être suivi tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Je ne puis douter, par le peu qu'il m'a dit à ce sujet, que son plan ne fût très étendu; il se croyait tellement sûr de l'influence qu'il allait exercer, qu'il avait questionné chacune des personnes de son intimité sur ce qu'elles désiraient faire arriver jusqu'au Roi.

On se demandera peutrétre s'il ne faisait aucun retour sur lui-même, s'il croyait sérieusement que sa vie passée pût être oubliée en allant à Compiègne.

Je ne suis pas de ceux qui aient voulu atténuer les torts graves de la vie publique et privée de M. de Talleyrand. A aucune époque, le charme de son esprit ne m'a fait illusion sur les côtés faibles de son talent, ou les défauts de son caractère ; mais je dis sans hésiter que si jamais il a été permis à quelqu'un d'espérer que des services rendus pouvaient effacer les torts passés, personne plus que lui n'a eu droit à cette indulgence de la part des princes de la maison de Bourbon. Son étonnement fut donc infini et pénible lorsqu'à Compiègne il se vit relégué dans la foule des courtisans ; lorsqu'il lui fallut attendre deux ou trois

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