‹ Histoire de mon tempsChapitre 187 sur 223 · DÉSILLUSION DE M. DE TALLETRAND · texte numérisé non relu

DÉSILLUSION DE M. DE TALLETRAND

heures avant d'être reçu chez le Roi, après avoir, pour faire cesser son attente, recouru à l'intermédiaire de M. de Blacas (1).

Une fois admis, le Roi lui fit un accueil plein de bon goût et d'obligeance, lui dit les phrases les plus gracieuses. J'en suis aussi sûr que si je les avais entendues (2). Mais la confiance sur laquelle il comptait ne se manifesta en aucune façon ; il fut; avec d'aimables formes, tenu à distance ; la conversation ne prit point le développement qu'il avait espéré.

Il parvint cependant à traiter quelques questions principales, celle de la nécessité d'un acte faisant connaître les intentions du Roi sur la Charte du Sénat. Là, comme auprès de Monsieur, il fit la faute d'en proposer l'acceptation pure et simple, au lieu de se borner à demander que les principes fondamentaux qui y étaient énoncés et qui constituaient l'alliance du pouvoir monarchique avec une

(i) H. de Talleyrand s'était obstiné, malgré plusieurs avertissements, & commettre une faute assez grave. Il avait envoyé au-devant du Roi le duc de Liancourt et l'avait fait porteur de paroles auxquelles il mettait du prix. En vain lui avait-on assuré que ce personnage, quel que fût son mérite, ne pouvait être agréable à Sa Majesté, qui n'avait sans doute pas oublié le tort d'avoir renvoyé le cordon bleu ni l'esprit dans lequel était écrite la relation de son voyage en Amérique. Il s'obstina et affecta de dire que M. de Liancourt, étant grand maître de la garde-robe, manquerait aux devoirs de sa charge et méconnaitraît ses privilèges s'il négligeait de prendre place auprès du Roi. Or, la charge de grand maître de la garde-robe était celle qu'occupait M. de Blacas, c'est-à-dire l'homme que le Roi aimait le plus, et qu'il ne laisserait certainement pas déposséder.

(2) Parmi ces phrases, U en est une que voici, que M. de Talleyrand s'est plu à rapporter souvent comme étant la première que le Roi lui eût adressée; pour être exactement rendue par lui, on ne la jugera peut-être pas de même, t Eh bien, monsieur de Talleyrand, c'est donc « moi qui ai raison à la fin? Si l'avantage vous fût demeuré, vous « m'auriez dit : Asseyons-nous et causons ; puisque c'est à moi à vous c faire le compliment, asseyez-vous et causons, i M. de Talleyrand paraissait flatté de tant de familiarité, de cette manière de traiter avec lui en quelque sorte de puissance à puissance. N 'aurait-il pas dû s'apercevoir que l'ironie était cachée sous ce langage? N'aurait-il pas dû surtoat en conclure que le passé n'était point oublié, qu'il devait avant tout se tenir pour battu?

liberté sage, réglée par les lois, fussent immédiatement promulgués. Il ne pouvait porter une plus rude atteinte à son crédit et gâter davantage sa position. Il parait que sa conduite avait été, à cet égard, concertée avec l'empereur Alexandre, qui tint le même langage. Louis XVIII les écouta Tun et l'autre, répondit comme les rois savent le faire, en laissant tout espérer sans s'engager sur rien; son parti d'ailleurs était arrêté, il ne voulait certainement pas aller au delà des engagements pris par Monsieur dans sa réponse au Sénat. Ceux-là ne pouvaient être ni méconnus ni éludés. Qu'on ajoute à l'attention bienveillante avec laquelle il fut écouté des marques répétées de satisfaction pour les services rendus, quelques témoignages de confiance sur ceux qu'il rendrait encore, on aura le résumé exact de tout le fruit qu'il recueillit de cette entrevue sur laquelle il avait fondé de si grandes espérances. Ce que je puis certifier, c'est qu'à son retour nous l'interrogeâmes à l'envi les uns des autres; il ne fut pas difficile de pénétrer, à travers l'air satisfait qu'il affectait, au milieu des phrases habiles sur le touchant spectacle qu'il venait de voir, qu'il n'avait rien de positif ou d'important à communiquer à personne.

Fallait-il au fond s'en étonner beaucoup? Tout le monde à cette époque était atteint par le même aveuglement, qui ne permettait pas d'avoir une idée juste ni sur sa situation, ni sur celle des autres. Il y avait dans toutes les positions un côté inconnu, obscur, qui empêchait de juger sainement les choses. Ainsi, nous ne connaissions la maison de Bourbon et tous ceux qui revenaient à sa suite, ni plus ni mieux qu'elle et eux ne nous connaissaient; nous étions ignorés d'eux tout autant que nous les ignorions; ils ne savaient pas plus la France que nous ne savions Hartwell et Edimbourg.

La Restauration, d'ailleurs, était à leurs yeux l'œuvre de la nécessité bien plus que FoDUvre des hommes. Nous

Page 1