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LES GARDES DU CORPS

Il était impossible qu'un tel projet ne transpirât pas et surtout qu'il n'en vint pas quelque chose à mes oreilles. Je résolus d'en parler au général Dupont; j'étais d'autant plus en mesure de m'expliquer franchement avec lui que, depuis plus d'un mois, nos rapports avaient été fréquents, que je lui avais donné d'utiles renseignements sur la nécessité de faire sortir de la ville les troupes qui y étaient venues figurer pour l'entrée du Roi et qui commençaient à s'agiter beaucoup; elles avaient des querelles avec les soldats étrangers. Nous avions concerté ensemble leur retour dans leurs cantonnements. Je lui demandai où il en était de son travail d'organisation. « Fort avancé, me répondit-il, et il en paraîtra une partie avant deux ou trois jours. » Cette conversation avait lieu dans un des salons des Tuileries, le 8 ou le 9. « Mais est-il vrai que vous pen- « siez à rétablir l'ancienne maison militaire du Roi? — « Comment faire autrement? Les princes le désirent, et « pour une chose où leur sûreté peut être intéressée, il n'y a a pas moyen de les contrarier. Il faut convenir d'ailleurs « que ce sera pour le trône une décoration fort convenable. « Bonaparte lui-même y a pensé plusieurs fois, et on a « tant dit que la Révolution n'aurait pas eu lieu si cette « maison avait subsisté ! Or, il ne faut pas qu'elle recom- « mence. — Quant à la sûreté des princes, répliquai-je, je « crois fermement qu'elle sera compromise au lieu d'être « défendue par cette création. Pour un ami qu'elle satisfera « elle fera mille ennemis à la maison de Bourbon, aliéneia « toute l'armée, et cela sera regardé comme une preuve de « méfiance qui appelle le danger. Ce pas rétrograde vers « un passé déjà loin fera supposer qu'on en médite beau- « coup d'autres. Je crois cette idée funeste; souffrez doiic « que je vous exhorte, si le parti du Roi et le vôtre ne sont (c pas irrévocablement pris, à faire encore des réflexions et « à les soumettre à Sa Majesté avec courage et franchise. (I — Oh! la chose est absolument décidée. — Alors puis-jo

a VOUS demander ce que vous comptez faire de la garde a impériale, de la vieille garde? — Soyez tranquille à son a sujet, elle sera contente. Nous lui conservons tous ses a avantages de grade et de traitement; nous en faisons le a corps des grenadiers royaux de France. Vous savez, ce « corps qui était si beau avant la Révolution. — Quoi I lui « dis-jo avec une extrême vivacité, c'est là ce que vous lui « réservez! De bonne foi, pouvez-vous supposer qu'un corps a qui a une réputation acquise, si bien justifiée, puisse se (c soucier de changer le nom sous lequel il est connu de « toute l'Europe contre un nom dont l'avantage est d'avoir (c existé avant la Révolution? Il n'y a pas un des grenadiers a de la garde qui ait jamais entendu parler des grenadiers a royaux, et cela est heureux, car ils sauraient que ces « beaux grenadiers étaient des miliciens : trouvez-vous que « ce soit un agréable rapprochement à offrir aux vétérans (( qui ont survécu à vingt-cinq ans de batailles? Mais où « prétendez-vous les placer? — Oh! dans les meilleures « garnisons de France, à Metz, à Nancy. — Ainsi vous les « bannissez de Paris, où ils ont leurs habitudes, leurs « familles, où ils se croyaient chez eux, quand ils n'étaient « pas en campagne ! Et vous pouvez vous faire illusion sur « les conséquences d'un tel changement? Mon général, il « n'y avait que le titre de garde royale qui pût remplacer « celui de garde impériale. Ne vous a-t-on pas raconté co « que l'Empereur a dit à ce sujet en quittant Fontaine- « bleau : « Quant à ma garde^ si le Roi fait bien, il la prendra, « se confiera franchement à elle; s'il ne prend pas ce parti, il « faut qu'il la licencie. » Vous avez le courage de ne proposer « ni l'un ni l'autre de ces deux partis, vous allez ainsi ce placer à la lôte de l'armée le plus redoutable foyer de « mécontentement. Dieu veuille qu'il n'en arrive pas de « grands malheurs I Vous prenez là une terrible responsa- « bilité, je ne voudrais pas ôtre h votre place. » C'est la dernière conversation que j'aie eu avec le général

RÉORGANISATION DE L'ARMÉE. m

Dupont. Dès le 12, les ordonnances sur Torganisation des diverses armes de l'armée française furent signées, ainsi que celle qui réglait le sort de la garde. On avait fait de cette garde un corps royal de grenadiers de France, un corps royal de chasseurs à pied de France; avec la cavalerie, un corps royal de cuirassiers de France, un corps royal de dragons de France, un corps royal de chasseurs à cheval de France, enfin un corps royal de chevau-légers lanciers de France. Quelques jours après, le maréchal Oudinot fut nommé commandant en chef de l'infanterie, le maréchal Ney de la cavalerie; on ne doutait pas que ces deux nominations ne dussent suffire pour satisfaire les esprits.

Le> 13, on eut six compagnies de gardes du corps au lieu de quatre qui existaient en 1789. Il en avait fallu quatre pour les anciens capitaines, puis deux de plus pour deux maréchaux auxquels on jugeait convenable d'accorder cette faveur. Les deux élus furent le prince de Neufchâtel et le duc de Raguse. Bientôt après arrivèrent les gardes de la porte, puis deux autres compagnies de gardes du corps pour Monsieur, puis enfin les compagnies rouges; tout cela sous prétexte d'économies, au moment où on faisait des réformes considérables dans le reste de l'armée, où l'on mettait une énorme quantité d'officiers à la suite des régiments, ou conservés sur le tableau général en demisolde! Je ne nie pas que des réformes fussent nécessaires, je ne prétends pas discuter la nouvelle organisation mili* taire; cela ne me convient en aucune façon. Mais je dis que nulle économie n'était plus mal placée que celle qui portait sur l'armée. Le moment n'en était pas venu; d'ailleurs, la France a suffisamment prouvé, depuis, qu'elle était en état de supporter des dépenses plus considérables que celle-là.

Un acte beaucoup plus politique fut celui qui nomma Monsieur, comte d'Artois, colonel général de toutes les

gardes nationales de France. C'était une belle manière de consacrer leur existence et de les remercier des services qu'elles venaient de rendre. Il eût fallu s'en tenir là et n'y pas ajouter le titre de colonel général des Suisses, retour fort inutile vers l'ancien régime. Le moment était peu favorable pour accorder cet honneur aux Suisses; ils venaient d'ouvrir la frontière de France aux troupes alliées et de donner passage sur leur territoire. La nomination du prince de Condé, du duc d'Angouléme, du duc de Berry, du duc d'Orléans, du duc de Bourbon, comme colonels généraux de l'infanterie de ligne, des cuirassiers et des dragons, des chasseurs et des chevau-légers, des hussards et de l'infanterie légère, ne fut pas non plus sans inconvénient; il eût fallu au moins l'ajourner, rien ne pressait à cet égard. Elle dépossédait de ces titres des officiers de beaucoup de mérite qui en furent blessés. On peut en grande partie attribuer à ce mécontentement la conduite que l'un d'eux, le général Grouchy, a tenue au 20 mars de l'année suivante.

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