CHAPITRE XXI
Le portefeuille de l'intérieur reste à Tabbé de Montesquieu. — Les royalistes battent en brèche la position de M. Pasquier. — Trouble au Carrousel. — M. Regnaud de Saint-Jean d'Angelj insulté aux Tuileries. — Le Roi et Monsieur décident en secret d'enlever la préfecture de police à M. Pasquier. — Celui-ci apprend leur détermination par M. de Blacas qui lui promet la direction des ponts et chaussées. — M. Beugnot tente vainement de le faire revenir sur sa détermination. — Le Roi signe la nomination de M. Pasquier qui remet le service de la préfecture à M. Beugnot. — Le Roi à TOpéra.
— M. de La Valette verse tout & fait dans l'opposition. — Situation fausse des souverains étrangers. — Alexandre entretient des relations suivies avec l'impératrice Joséphine. Elle est subitement emportée par un mal de goi-ge. La garde russe rend les honneurs militaires à ses funérailles. — Le traité du 30 mai. — Nouvelles limites de la France. Stipulations relatives à la flotte, aux munitions de guerre, aux indemnités pécuniaires, aux dettes des pays cédés par la France et aux domaines nationaux situés dans ces derniers. — Convention particulière avec l'Angleterre . Les articles secrets. — Rédaction de la Charte. Elle est octroyée par le Roi et datée de la 19* année de son règne. — Les souverains alliés et leurs troupes quittent Paris.
— Ouverture du Corps législatif. — Discours du Roi et du chancelier. — Heureuse situation de M. Pasquier.
Il fallait se décider pour le ministère de riiitérieur. Malgré le vif désir de Monsieur et de ses amis, il était bien difficile de le retirer à l'abbé de Montesquiou. Le Roi lui demanda de conserver son portefeuille; avant de céder l'abbé de Montesquiou fit de nombreuses objections, il fallut pour l'y décider, outre les ordres formels du Roi, les instances de sa famille et de tous ses amis.
Monsieur, peu satisfait de ce choix, désirait plus vivement encore une concession pour la police. C'était aussi une raison pour qu'on désirât lui complaire. Dès ce moment, on ne négligea rien de ce qui pouvait donner force
et apparence de raison aux attaques dont j'étais l'objet. L'occasion cherchée ne tarda pas à se présenter; deux jours de suite, des ouvriers partis de la place de Grève, oîi ils attendaient d'habitude qu'on vint les embaucher, se rassemblèrent sur la place du Carrousel, demandant de l'ouvrage et du pain. Des mesures furent prises immédiatement ; la gendarmerie, conduite avec prudence et fermeté, fit évacuer la place. Les jours suivants les mêmes agents de désordre, qui avaient organisé la manifestation des ou\Tier8, se transportèrent au milieu de la foule qui stationnait dans le jardin des Tuileries, sous le balcon du Roi ; des cris hostiles au Sénat, à la noblesse, à la Révolution furent proférés.
Il n'y avait plus à s'y tromper, la manifestation avait un caractère et un but politiques. Quelques agents de police ayant remarqué celui qui paraissait diriger la manœuvre, le suivirent et le virent se rendre dans un coin du jardin où il rassemblait son monde; un d'eux se glissa même dans le groupe. Le chef de la troupe était un sieur Julienne, se disant chevalier breton, ayant, assurait-il, cinq cents hommes à sa disposition ; il fallait revenir le soir et porter le grand coup ; le Roi était mal entouré ; s'il ne cass£Ût pas le Sénat, la guerre civile était inévitable.
Les projets du sieur Julienne furent déjoués ; on savait sa demeure, il fut mandé le soir même à la police. Quand les hommes de cette espèce se savent connus, il est rare qu'ils ne se tiennent pas tranquilles.
Tout cela coïncidait avec un redoublement de violence dans les brochures politiques, quelquefois avec des scènes contre les personnes ayant joué un rôle dans la Révolution. Ainsi M. Regnaud de Saint-Jean d'Angely avait été insulté d'une manière odieuse au moment où il sortait du vestibule du château pour monter dans sa voiture. Trois ou quatre voix parties d'un groupe qui se tenait toujours sur les marches de ce vestibule avaient crié o A bas le
m; PASQUIER remplacé a la police 425
scélérat I » Il était aisé de reconnaître de quel côté partaient ces violences ; je les signalais dcuis mes bulletms, n'en dissimulant ni la source ni la gravité.
« Il est évident, disait Monsieur, que le préfet do police « n'inspire pas de confiance aux royalistes ; il est nécescc saire de leur donner satisfaction sur ce point. » Les résolutions prises ne furent connues de personne. Tout se passa entre le Roi et Monsieur. Je n'ai pu douter que, même à l'égard des personnages qui devaient être le mieux instruits, un profond secret ait été gardé. Il fut convenu entre les deux frères que je serais remplacé à la police. Monsieur s'estima fort heureux de faire accepter à ma place M. Beugnot, pour lequel il avait un goût assez vif. Cela lui fut aisé, le Roi goûtait aussi l'esprit et l'instruction en toutes matières de M. Beugnot. Cet arrangement, pris le 12 au matin, fut communiqué le soir par Sa Majesté à ceux de ses ministres qui travaillaient avec eUe ; la nomination de M. Beugnot comme directeur général de la police devant se trouver dans l'ordonnance qui serait signée le lendemain et qui contiendrait l'organisation ministérielle.
Le 13, à huit heures du matin, je me présentai pour entrer chez le Roi, où je fus admis comme do coutume. Sa Majesté, après une courte conversation toujours fort gracieuse, me dit : « Vous n'avez pas vu M. de Blacas ce « matin, ne manquez pas d'y monter en sortant, il a quel- « que chose à vous communiquer. » Je sortis sur cet ordre. En entrant chez M. de Blacas, je lui trouvai l'air embarrassé. « Eh bien, monsieur Pasquier, j'ai donc à vous « annoncer un changement qui a été jugé convenable, (c mais dans lequel le Roi tient surtout à ce que vous ne « voyiez pas la moindre marque de défaveur de sa part. « Dans l'organisation ministérielle arrêtée, vous ne cona servez pas la police. » Puis il se hâta d'ajouter sans me laisser prendre la parole : « Sa Majesté m'a chargé de vous « demander quelle était la place qui pouvait le mieux vous
« convenir ; elle vous sera donnée sur-le-champ. » — « Vous ne pouviez, monsieur le comte, m'apprendre une « meilleure nouvelle, lui répondis-je ; il fallait, pour que « je prisse sur moi de rester à la police, Teffort du dévoue- « ment le plus pénible. M. l'abbé de Montesquiou pourra vous dire ce qui s'est passé entre lui et moi à ce sujet. « Quant à mes désirs, le Roi a un moyen facile de les satis- « faire. La place de directeur général des ponts et chaus- « sées est vacante. Si elle m'est donnée, je serai parfaitement heureux. — Vous pouvez regarder la chose comme a faite », me dit M. de Blacas en accompagnant cette promesse des paroles les plus obligeantes.
Mes affaires personnelles étant ainsi arrangées, j'eus la curiosité de lui demander qui me remplaçait, quelle était l'organisation pour la police : « Votre avis est suivi, me « répondit-il, il n'y aura qu'une direction générale, dans « laquelle seront réunies les attributions des deux places; «f c'est à M. Beugnot que le Roi la confie. » Il me fut impossible, en entendant prononcer ce nom, de retenir un mouvement de surprise. M. de Blacas m'en demanda l'explication. Je résistai d'abord, puis, sur ses instances, je lui avouai que M. Beugnot était l'homme le moins propre aux fonctions qui lui étaient destinées. « Mais quoi t n'a-t-il pas « beaucoup d'esprit et de talent? Monsieur en a été si con- « tent pendant sa lieutenance générale t »
J'accordai qu'il avait toutes les connaissances imaginables, que je ne connaissais personne de plus instruit, de plus spirituel, que je ne doutais pas de ses excellentes intentions; mais puisqu'on m'avait forcé de parler, je ne pouvais dissimuler qu'il avait dans le caractère tout ce qui peut rendre un homme impropre à administrer la police. Il était causeur, indiscret, par conséquent, facile à pénétrer; sans résolution dans les cas difficiles , d'une timidité qui allait jusqu'à la pusillanimité. M. de Blacas resta ébahi; je me retirai.