MÉCONTENTEMENT DE M. BEUGNOT
En sortant de chez M. de Blacas je me rendis chez Tabbé de Montesquiou, qui m'apprit, avec l'expression d'un vif dépit, que lui-môme n'avait été informé que la veille à dix heures du soir de ce qui était décidé sur mon compte. C'était le résultat d'intrigues dont je devais bien deviner les auteurs. Il en avait dit franchement son opinion au Roi. « Ce qui n'arrive pas toujours, ajouta-t-il, M. de Talley- « rand et moi avons été parfaitement d'accord sur ce point. » En effet, je sus bientôt qu'emporté par son premier mouvement, il avait dit au Roi, sur M. Beugnot, à peu de chose près ce que je venais de dire à M. de Blacas. Il en résulta que M. Beugnot a été pendant tout le temps qu'a duré ce ministère assez mal avec l'abbé de Montesquiou et médiocrement avec M. de Talleyrand. Il était cependant innocent, et ne fut informé de ce qui arrivait que le matin même. Il accourut chez moi pour me dire que cet arrangement était inexécutable, pour me conjurer de n'y pas donner les mains. Aucune place ne lui convenait moins que celle qu'on lui destinait; la direction des ponts et chaussées lui allait au contraire à merveille; il m'avoua avoir apporté le plus grand soin à se la réserver, pendant qu'il était au ministère de l'intérieur; il s'était donné garde d'y mettre personne même provisoirement, afin que, quand il en serait temps, elle fût vacante à son profit. Il fallait donc nous entendre, que chacun de nous restât dans ce qu'il appelait l'ordre naturel, c'est-à-dire moi à la direction de la police, lui à celle des ponts et chaussées.
« Quoi! lui dis-je, vous voulez qu'un homme à qui on « vient de donner une pareille marque de méfiance fasse la « folie, la lâcheté de rester dans le poste qu'on a voulu lui « retirer? Plutôt n'occuper aucune place de ma vie que de « demeurer à celle-ci. Faites donc tous les arrangements « nécessaires pour vous y installer le plus tôt possible, a car je vous avertis que je suis extrêmement pressé (c d'en sortir. » Il me quitta fort désappointé, cherchant
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encore quelques moyens de se tirer de ce mauvais pas.
Je n'ai pas besoin de dire que j'avais trouvé l'abbé de Montesquiou tout aussi décidé que M. de Blacas à me satisfaire en me donnant la direction des ponts et chaussées. Comme elle ressortait du ministère de l'intérieur, c'était à lui que devait appartenir le soin de proposer ma nomination. Il me promit que ce serait un des premiers actes de son ministère et me tint parole, malgré un obstacle auquel ni lui ni moi nous ne nous attendions.
Le 13, au conseil, le Roi ayant annoncé la composition définitive de son ministère, Monsieur prit la parole pour demander à Sa Majesté une grâce à laquelle il mettait le plus grand prix, celle de nommer, à la place de directeur général des ponts et chaussées, un de ses serviteurs les plus dévoués, un de ceux qui avaient le plus souffert pour la cause des Bourbons, M. de La Maisonfort. J'ai déjà dit qu'il avait récemment publié un ouvrage intitulé : Tableau politiqiLe de l'Europe, depuis la bataille de Leipzig jusqu'au 30 mars 1814. Cet ouvrage, d'une excessive violence contre Napoléon, avait eu grand succès parmi les royalistes. C'était donc un nouveau titre ajouté aux anciens. Si Monsieur eût fait cette demande au Roi hors du conseil, elle eût été probablement agréée. L'abbé de Montesquiou ne laissa pas au Roi le temps de répondre, il le pria de vouloir bien suspendre sa décision parce qu'il avait aussi un candidat à lui présenter pour cette place, auquel il croyait impossible de ne pas accorder la préférence; voulant éviter la discussion sur mon compte, il ne prononça pas encore mon nom. Monsieur n'eut par conséquent rien à répondre.
Le Roi n'hésita pas quand il sut qu'il s'agissait de moi; M. de Blacas ne lui laissa pas ignorer l'engagement qu'il avait pris en son nom. Ma nomination fut donc signée et expédiée le 16, en môme temps que celle de M. Becquey aux fonctions de directeur général de l'administration de l'agriculture, du commerce, des arts et des manufactures.