RÉDACTION DE LA CHARTE
avantages, ils furent mieux traités que les Français euxmêmes, puisque la réduction au tiers, imposée à ceux-ci, ne leur fut pas appliquée.
Mais ce qui doit être considéré comme plus important encore, c'est l'existence de plusieurs articles secrets ajoutés au trente principal. Par un de ces articles, la France s'engageait à reconnaître le partage qui serait fait entre les alliés, des parties conquises ou cédées à leur profit; par un autre, elle promettait de consentir à ce que l'État de Gênes fût réuni à la Sardaigne. Cette dernière concession consacrait le pénible abandon d'intérêts politiques et commerciaux d'une haute importance. Enfin, sans prononcer aucune renonciation formelle aux dotations situées hors deFrance,legouvernement français se laissait interdire la faculté d'inter\'enir dans les réclamations qui pourraient être faites à ce sujet. Les donataires étaient entièrement abandonnés à la merci des gouvernements étrangers. .
La rédaction de la Charte avait marché du même pied que celle du traité; il le fallait, puisque l'empereur Alexandre ne voulait pas s'éloigner avant d'être assuré de l'esprit dans lequel elle serait rédigée et avant d'avoir acquis la certitude que rien n'en arrêterait la promulgation. M. de Nesselrode s'en est plusieurs fois expliqué avec moi d'une manière formelle; de plus, ayant été dans le cas de faire à M. Beugnot des reproches assez vifs sur ce qu'il avait, sur plusieurs points, laissé son ouvrage imparfait. « Que voulez-vous, m'a-t-il répondu, nous étions (c si pressés ! Huit grands jours nous auraient encore été « nécessaires. L'empereur Alexandre voulait absolument (c partir à une époque déterminée ; on avait promis de lui « montrer avant son départ la rédaction telle qu'elle serait « promulguée. Il m'a donc fallu, au dernier moment, a mettre de côté ce que j'avais préparé sur la matière des a élections. »
La Charte ne fut pas une condition acceptée par le Roi,
elle fut octroyée. Elle fut datée de la dix-neuvième année du règne. Il y avait sans doute des avantages dans ces deux manières de procéder, mais elles n'étaient pas sans inconvénients. Plusieurs années plus tard, j'ai dû défendre à la tribune de la Chambre des députés la forme d'octroyer. Je crois l'avoir fait par d'assez bonnes raisons. La date de la dix-neuvième année du règne avait quelque chose do plus délicat encore; je crois que l'effet en a été aussi plus périlleux. On ne pouvait pas exiger que le Roi n'eut pas la prétention qu'en droit, son règne avait commencé à la mort du fils de Louis XVI, de Louis XYII; mais en fait, il était difficile de faire comprendre à tant de gens qui n'avaient connu que la République, le Consulat et l'Empire, que ce règne de dix-neuf années eût quelque chose de réel. Il prétait donc à la critique et soulevait les inquiétudes de bon nombre d'esprits ombrageux, qui se demandaient, lorsque rien de légal n'avait existé pendant ces dix-neuf années, ce que devenaient les titres qu'ils avaient acquis pendant ce temps. A l'aide de cette bizarre fiction, on pourrait, si la fantaisie en Venait, les mettre à néant. Il faut bien noter ces impressions, qui ont amené de si funestes conséquences.
En approchant du moment où la promulgation de la Charte allait s'effectuer, il était nécessaire de rendre au pouvoir royal les apparences de la liberté la plus entière. Il fut donc résolu que les souverains partiraient avant l'ouverture du Corps législatif, que leurs troupes auraient à cette époque évacué la capitale. L'empereur Alexandre et l'empereur d'Autriche s'acheminèrent le 3 juin (1) et le roi de Prusse le 4 au matin seulement. Dès le 2, le général de
{i) Ce départ de l'empereur Alexandre me ramène à parler d'une lettre de M. de Talleyrand, dont j'ai déjà fait mention dans une note au sujet des conférences d'Erfurt, et dont j'ai tiré la conséquence que ses liaisons particulières avec ce souverain pouvaient bien remonter à cette époque. M. de Talleyrand adresse cette lettre au Czar le lendemain du jour où celui-ci avait quitté Paris. Je l'ai eue récemment