DÉPART DES ALLIES
Sacken avait cessé ses fonctions de commandant de la ville. Je n'oublierai jamais l'impression que je reçus lorsque le 3 au matin, avant huit heures, traversant la place Louis XV pour aller chez moi, je trouvai cette place
sous les yeux; il j a peu de pièces plus curieuses à lire : elle donne le moyen de bien connaître quelques-unes des situations importantes de l'époque. On y voit clairement qu'Alexandre, alors très partisan des idées les plus libérales, partait mécontent que ses inspirations à cet égard n'aient pas été suivies. On doit se rappeler l'importance qu'il avait attachée à la constitution improvisée par le Sénat. A son grand déplaisir, elle avait été renversée, mais son existence passagère avait suffi pour imposer au roi de France la nécessité d'en donner une dont les bases furent posées dans la déclaration de Saint-Ouen ; le texte s'en trouve reproduit dans la Charte. M. de Talleyrand avait d'abord franchement secondé les vues de l'empereur Alexandre; il avait même été assez loin pour se compromettre avec la famille royale. Cet engagement une fois rempli, il avait trouvé dans la Charte toutes les satisfactions dont il avait personnellement besoin; la sincérité de ses sentiments libéraux n'allait pas au delà, et il essaya de faire comprendre à l'empereur qu'il serait peu raisonnable d'exiger plus. Cette contradiction, jointe à quelques autres déplaisirs, inspira au Czar une humeur qui se manifesta par d'amères paroles. < Cet homme, par sa conduite, disait-il, sacrifie à son ambition sa patrie et ses amis. > 11 alla jusqu'à refuser, la veille de son départ, une dernière entrevue à M. de Talleyrand. Aussi la lettre commencet-elle par des plaintes spirituelles sur cette rigueur. Vient ensuite rénumération de ses titres à la confiance de l'empereur. Alors il lui rappelle leurs rapports anciens, secrètement contractés, au sujet desquels il se vante d'avoir, dès cette époque, devint dans Télévation de son àme, dans la générosité de ses sentiments, le futur sauveur de sa patrie, le souverain qui devait arracher la France et l'Europe au joug de fer qui pesait sur elles. Vient ensuite une longue dissertation sur les libertés constitutionnelles dans les différents pays. « Qu'on f laisse faire le temps, dit-il, on sentira, en France, la nécessité de f cette alliance entre une royauté forte et des institutions libres. Que c l'empereur Alexandre veuille bien prendre patience, avoir confiance, f et il verra que l'avenir ne trompera pas ses espérances, ne déjouera c pas ses nobles intentions. »
La lettre se terminait en priant l'empereur Alexandre de vouloir bien entendre à son sujet une personne qui aurait souvent le bonheur de le voir incessamment et qui, plus qu'aucune autre, connaissait ses sentiments si sincères, si dévoués pour un prince qui avait tant de droits à sa reconnaissance et à sa haute admiration. Cette personne était nécessairement la duchesse de Courlande, mère de Mme de Dino. M. de Talleyrand annonçait encore l'intention de cultiver beaucoup M. de Pozzo di Borgo, qui pouvait aussi témoigner de lui. Il remerciait l'empereur d'avoir bien voulu confier à un homme si éprouvé, d'un
et les quais adjacents du Nord, couverts de troupes russes et prussiennes qui se mettaient en route sac au dos et achevaient l'évacuation. Le brouillard tombait, et, soit le mauvais temps, soit la fatigue d'avoir vu tant de choses, le grand événement s'accomplissait sans bruit, sans spectateurs. Personne ou presque personne ne s'était dérangé pour le voir. Il semblait que ce fût un mouvement de troupes ordinaire, comme il s'en fait dans les circonstances les plus simples.
Quant à moi, qui avais encore présente l'entrée qui, soixante et un jours auparavant, m'avait, comme à tant d'autres, causé les plus pénibles émotions, dont les embarras, les dangers m'avaient alors paru presque insurmontables, je ne pouvais revenir de cet aspect si paisible, de ce dénouement si complet arrivé en si peu de temps. Je croyais rêver, je me demandais si tout cela n'était pas une illusion. Je restai une demi-heure sur le pont, immobile, appuyé sur le parapet, regardant s'écouler cette foule de soldats, cette masse d'armes, de chevaux, de canons; à mesure qu'elle s'éloignait, je respirais plus à l'aise. Combien alors était loin de ma pensée la possibilité de revoir à brève échéance ces phalanges redoutables qui avaient pesé sur nous d'un poids si écrasant I
Le lendemain eut lieu l'ouverture du Corps législatif. La famille royale tout entière se trouvait réunie pour cette grande cérémonie, car M. le duc d'Angouléme était arrivé huit jours auparavant. C'est le prince dont le rôle personnel, dans la Restauration, avait été le plus utile et le plus
mérite si distingué, les fonctions de ministre plénipotentiaire près ia cour de France.
Cette lettre est précieuse de toutes manières, car on y trouve, malgré les expressions d'attachement et les professions d'union dans les mômes sentiments, un premier indice de la situation qui s'est développée pendant Thiver suivant au congrès de Vienne, et qui a conduit M. de Tallejrand et Tempereur Alexandre à se placer Tun et l'autre sur des lignes si opposées, on peut même dire si ennemies.