‹ Histoire de mon tempsChapitre 22 sur 223 · LÀ RETRAITE DE MOSCOU · texte numérisé non relu

LÀ RETRAITE DE MOSCOU

supplice des conspirateurs. Retiré, pour faire cette lecture avec M. Daru, dans une maison située au bord de la route, ses sentiments éclatèrent; ce furent des exclamations d'étonnement et de colère. Il voulut faire connaître lui-môme à plusieurs de ses officiers et de ses généraux les dépêches qu'il avait reçues, juger de l'effet qu'elles produiraient sur leur esprit, et il ne put s'empêcher de remarquer en eux une consternation qui tenait évidemment à une moindre confiance dans sa fortune et sa puissance. Ce que M. de Ségur a écrit à ce sujet, M. Daru me l'a confirmé; personne n'a pu le savoir mieux que lui. Depuis, il a souvent présenté la conspiration Malet comme une preuve de la sagesse de sa résolution d'évacuer Moscou, malgré Tavis de ceux qui pensaient qu'il eût été plus sage d'essayer d'y passer l'hiver, dût-on rester cinq ou six mois sans communication avec la France.

Cette résolution, en admettant qu'un audacieux général osât l'adopter, ne pouvait convenir à un souverain qui commandait son armée en personne, et surtout à un Empereur de si récente origine. Ce sont les paroles de Napoléon que je répète. Dans cette épouvantable crise, il resta admirable par la force de son caractère, par les ressources de son esprit. Si lui seul avait pu concevoir et oser une si folle expédition, lui seul pouvait n'y pas succomber tout entier. Telle était la puissance qu'il exerçait sur les hommes qui périssaient à sa suite, que pas un signe de désobéissance ne s'est manifesté, que pas un murmure ne s'est fait entendre dans cette armée succombant sous le froid et la faim ; un pareil exemple n'a peut-être jamais été donné au monde. Pour ceux qui l'ont vu sur les bords de la Bérésina, parcourant ces rives inconnues un bâton à la main, absorbé dans l'étude des chances qui lui restaient de dérober son passage à l'ennemi, donnant ses ordres avec un imperturbable sang-froid et triomphant enfin d'une difficulté qui eût paru insurmontable à tout autre, il n'a peut-être

jamais été plus grand. Il fut bien servi sans doute par le peu de perspicacité du général russe qui occupait l'autre rive, mais la première habileté dans l'art de la guerre ne consiste-t-elle pas à savoir profiter des fautes de l'ennemi? Le 25* bulletin de la grande armée nous avait appris le commencement de la retraite. Le 28*, daté de Smolensk, publié à Paris le 29 novembre, était conçu dans des termes déjà effrayants. Le commencement de l'Iiiver y était annoncé; jusque-là il n'avait été question que de la beauté admirable de la saison. Nous restâmes ensuite sans nouvelles durant dix-huit jours. Il est facile d'imaginer combien les appréhensions furent vives pendant un si long temps; les communications étaient évidemment interrompues. Enfin, le 17 décembre, arriva le 29* bulletin; celui-là restera éternellement célèbre. Jamais plus grande calamité ne sera plus crûment annoncée. Cependant le récit était de beaucoup au-dessous de la réalité. J'en devais être moins étonné que qui que ce fût, car peu de jours auparavant était arrivé à Paris le général Nansouty, avec lequel des liens de famille me donnaient des rapports intimes. Blessé à la bataille de la Moskova, se trouvant hors d'état do servir, il avait obtenu, à Moscou, la permission de se faire ramener en France, et avait ainsi parcouru en avant de l'armée toute la route qu'elle devait suivre dans sa retraite; sa grande expérience de la guerre lui avait aisément fait mesurer l'étendue du danger dont elle serait environnée; il m'avait, en confidence, exprimé ses craintes que l'Empereur et toute l'armée vinssent à y succomber, estimant qu'on devrait se croire heureux si le quart seulement de ceux qui étaient engagés dans cette fatale expédition revoyaient jaimais les frontières de l'Empire.

L'Empereur arriva à Paris le 18 décembre, au milieu de la nuit; il ne vit le lendemain que l'archichancelier, ses ministres et ses familiers les plus intimes. Je sus que, malgré les graves préoccupations qui devaient assiéger son

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