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LES GARDES D'HONNEUR

Napoléon, il redoublait d'eflForts pour rassembler les moyens d'en triompher. Quand la rupture de la Prusse et son alliance avec la Russie furent signifiées à son ministre des affaires étrangères, il y répondit par un sénatus-consulte qui mit à la disposition du ministre de la guerre cent quatre-vingt mille hommes de plus : quatre-vingt mille tirés de la garde nationale, quatre-vingt-dix mille enlevés à une portion de la conscription de 1814, enfin dix mille hommes destinés à composer quatre régiments de gardes d'honneur à cheval.

Les gardes d'honneur devaient s'habiller, s'équiper, se monter à leurs frais. Après douze mois de service, ils auraient le grade de sous-lieutenant, et enfin, lorsque après la campagne on procéderait à la formation de quatre compagnies des gardes du corps, une partie de ces compagnies serait choisie parmi les gardes d'honneur qui se seraient le plus distingués. L'idée de créer des gardes du corps avait toujours souri à Napoléon; mais il avait été forcé d'y renoncer, à cause de l'extrême déplaisir qu'elle causait aux militaires et aux anciens soldats de la garde. La retraite de Russie ayant anéanti la majeure partie de ces vieux guerriers, il crut pouvoir sans péril ouvrir cette perspective aux recrues qu'il appelait et sur la bonne volonté desquelles il ne pouvait pas compter.

Ce qui ressortait le plus clairement des règlements publiés sur la formation des régiments des gardes d'honneur, c'était l'absolu pouvoir des préfets pour désigner les jeunes gens de dix-neuf à trente ans appartenant aux classes les plus élevées, les plus riches de la société. Outre l'intention de se procurer un nombreux corps de cavalerie dont la première formation ne coûterait rien à l'État, il est certain que l'Empereur entendait avoir des otages pris dans toutes les familles dont la fidélité pouvait être douteuse.

Nulle mesure n'a fait, plus que celle-là, des ennemis

irréconciliables à Napoléon, et n'a fait plus ardemment désirer sa chute. Hâtons-nous de reconnaître que ces régiments se sont battus avec un grand courage et ont dignement soutenu l'honneur du drapeau français.

On vit paraître en même temps un autre décret sur la ^ garde nationale ; en l'organisant, on rendait disponibles les troupes de ligne. Tous les hommes de vingt à quarante " ans qui avaient jusqu'alors échappé aux réquisitions, aux " conscriptions, formèrent des cohortes de grenadiers et de chasseurs. Ainsi, il n'y avait aucune partie de la population qui ne fût mise dans l'obligation de servir.

Malgré le ton si conflant des discours prononcés par l'Empereur et ses ministres à l'ouverture de la session du Corps législatif, l'opinion devenait chaque jour plus inquiète et plus sévère.

Dans les premiers jours de mars, M. le comte Mole, conseiller d'État, directeur des ponts et chaussées, apporta la loi sur les finances et le budget de 1813. On sut alors comment on entendait faire face à l'augmentation inévitable des dépenses ; c'était au moyen de l'aliénation de certaines parties des biens communaux, dont la vente était estimée devoir produire trois cent soixante-dix millions. Les communes seraient dédommagées en recevant, en inscription à cinq pour cent, une rente proportionnelle au revenu net des biens qu'elles seraient dans le cas de céder.

C'était un véritable empruirt fait aux communes, puisque l'État restait grevé du service de larente, ou autrement dit, de l'intérêt du capital. Mais ce qu'on remarqua surtout dans le discours de M. Mole, ce fut le langage de l'adulation porté au plus haut degré, dans un moment où il répondait si peu au sentiment public. Il finissait par cette phrase qui lui a été longtemps reprochée : « Si un homme du siècle « des Médicis ou du siècle de Louis XIV revenait sur la « terre, et qu'à la vue de tant de merveilles il demandât combien de règnes glorieux, combien de siècles de paix

LA MISÈRE AUGMENTE DE JOUR EN JOUR. Cl

« il avait fallu pour les produire, vous lui répondriez, mesa sieurs : Il a suffi de douze années de guerre et d'un seul « homme. » Cet éloge de la guerre parut déplacé (1), au moment où les maux de la guerre étaient si lourds, où rénorme consommation d'hommes pouvait faire naître dans la population un désespoir dont les conséquences seraient incalculables. C'était cependant ce que Napoléon considérait le moins, et j'ai tout lieu de croire que ses préoccupations et ses inquiétudes ne portaient en aucune façon sur cet objet. La levée des hommes lui semblait en quelque sorte plus naturelle et plus facile que celle des impôts, et il croyait beaucoup plus dangereux d'abuser de l'une que de l'autre.

Ce qu'il redoutait par-dessus tout, c'était la misère famélique qui pousse aux séditions. De ce côté il était loin, malgré le brillant exposé de M. le ministre de l'intérieur, d'avoir une complète sécurité, notamment pour ce qui concernait la capitale, et les rapports que j'étais dans le cas de lui faire, contribuaient beaucoup aux nombreux soucis qui l'assaillaient. Je ne lui avais pas dissimule, dans mes bulletins journaliers, à quel point la situation de la classe ouvrière, si nombreuse dans les faubourgs, devenait peu satisfaisante.

Il n'y avait pas de jour où l'argent ne se resserrât de plus en plus, et, comme les inquiétudes sur l'avenir portaient les familles les plus aisées à restreindre leurs dé-

(4) Je dois dire que M. Mole pensait tout ce qu'il disait. On doit avoir d'autant plus d'indulgence pour les illusions qu'il se faisait alors sur l'Empereur, qu'il était difficile qu'& son âge il ne fût pas séduit par la faveur qu'il lui témoignait. Je ne crois peis qu'il ait existé d'homme pour lequel Napoléon ait manifesté plus de goût et ait fait plus de frais. Causant fort souvent avec lui et l'écoutant avec bienveillance sur toutes matières, il aimait à dire combien étaient grandes les espérances qu'il fondait sur ses talents. On savait, à n'en pouvoir douter, qu'il lui destinait le rang et les fonctions d'archichancelier, lorsque M. Gambacérès prendrait sa retraite; il en avait informé celui-ci, qui me l'a dit à plusieurs reprises. Nul n'a donc autant perdu que M. Mole à la chute de Napoléon.

penses, il en résultait une notable diminution dans les travaux. Cet état fâcheux était encore accru parce fait que tous les grands dignitaires de Tarmée, qui venaient ordinairement joindre pendant l'hiver leur luxe à celui de la cour, se trouvaient ou retenus en Allemagne, ou occupés à refaire le plus économiquement possible leurs équipages que la dernière campagne avait entièrement détruits. Or il n'y en avait aucun que cette nécessité ne mît dans une gène fort étroite.

Ajoutez que les ouvriers avaient épuisé, pour se soutenir pendant la dernière disette, une grande partie de leurs ressources. Le compte que je rendis plus particulièrement de la misère qui commençait à se faire sentir dans le faubourg Saint-Antoine, où se trouvaient les principaux ateliers d'ébéni^erie, motiva l'ordre donné à l'intendant de la liste civile de commander dans ces ateliers une grande quantité de meubles. On les destinait à l'ameublement du Louvre et des diflférents palais. Les administrateurs royaux ont été, au moment de la Restauration, fort heureux de les trouver dans les magasins de la couronne. Je procurai au faubourg Saint-Marceau un autre genre de soulagement. Je savais que le Sénat tenait enfermé dans sa caisse un fonds de réserve considérable ; je demandai qu'il fût employé à l'exécution des remblais et des travaux de terrassement que nécessitait l'achèvement de l'allée qui devait conduire du jardin du Luxembourg à l'Observatoire. Ces travaux donnèrent de l'ouvrage aux plus pauvres ouvriers du faubourg, et on leur doit la belle avenue qui existe aujourd'hui et qui est l'un des plus notables embellissements du magn; fique palais de la Chambre des Pairs.

Après avoir pris les mesures nécessaires pour assurer du travail aux ouvriers, l'Empereur voulut organiser un service dont la conspiration de Malet lui avait fait sentir l'indispensable nécessité. Tant que l'administration de la ville de Paris n'aurait pas à sa disposition, sous son com-

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