RÉGENCE DE L'IMPÉRATRICE
donnait ce courageux exemple d'une fidélité si rare à des engagements pris dans des jours de prospérité, s'était retiré à Ratisbonne.
Napoléon, avant de quitter sa capitale, avait remis la régence aux mains de Tlmpératrice ; c'était à l'intérieur une précaution contre toutes les tentatives de conspiration; et, s'il venait à perdre la vie dans quelque désastre, c'était intéresser l'Autriche au maintien et à la défense d'un gouvernement confié à des mains qui lui étaient chères. La précaution était bonne et sage; elle avait, toutefois, l'inconvénient d'ajouter beaucoup aux inquiétudes que provoquaient déjà les grands événements qui se préparaient.
La véritable délégation demeurait toujours aux mains de l'archichancelier. La Régente ne pouvait autoriser par sa signature la présentation d'aucun sénatus-consulte, ni proclamer aucune loi de l'État ; elle présidait le Sénat, le Conseil d'État, le conseil des ministres et le conseil privé, notamment pour les recours en grâce, sur lesquels elle était autorisée à prononcer. Toutes ces présidences n'étaient qu'une vaine représentation, à en juger du moins par celle du Conseil d'État. Quand nous la voyions paraître et s'asseoir à la place de l'Empereur, avec sa dame d'honneur derrière elle, nous avions tous le sourire sur les lèvres. Le sérieux avec lequel l'archichancelier avait l'air de la consulter et de prendre ses ordres sur toutes choses n'était pas fait pour atténuer cette impression.
Le jour oii l'on apprit le gain de la bataille de Lutzen, toutes les inquiétudes, toutes les appréhensions si vives qui s'étaient manifestées au départ de l'Empereur se trouvèrent miraculeusement dissipées. Il avait franchi la Saale le 30 avril et rencontré le 2 mai les forces combinées russes et prussiennes, qui, décidées à empêcher sa marche sur Leipzig, l'avaient attaqué plus tôt qu'il ne s'y était attendu. Cette surprise, jointe au peu d'expérience de sa
es MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
jeune armée, ne rempôcha pas de vaincre, et la valeur française a rarement brillé d'un plus vif éclat que dans cette journée.
Les beaux jours de la gloire allaient donc revenir. L'Empereur n'avait-il pas, par ce premier triomphe, tranché les plus grandes difficultés de la campagne? L'ennemi, arrêté dans sa marche, était forcé de reculer, perdait les avantages de l'offensive, et, pendant qu'il allait chercher en arrière de fortes positions, pour y établir sa ligne de défense, Napoléon avait le temps de voir arriver ses renforts et de combiner ses opérations avec cette habileté, cette puissance de coup d'oeil, ce génie dont il avait donné de si éclatantes preuves.
On se disait qu'il n'avait été, dans la réalité, vaincu en Russie que par le climat; dans une contrée qui n'offrait plus les mêmes dangers, on s'attendait à le voir reprendre tous ses avantages. On se plaisait aussi à espérer que des négociations ne tarderaient pas à s'ouvrir. A Paris surtout, au milieu de la foule qui s'arrête à la surface des choses, celte espérance était très généralement admise; mais pour ceux qui, comme moi, ne tardèrent pas à avoir des renseignements certains sur les particularités de la bataille et sur ses résultats, il ne fut pas permis de se fier longtemps à ces belles apparences. Nous sûmes presque aussitôt que le manque absolu de cavalerie avait empêché de profiter de la victoire et qu'après avoir été très disputée, elle était restée incomplète. L'ennemi avait opéré sa retraite sans déroute, dans le meilleur ordre, sans perte d'artillerie, et sans laisser de prisonniers derrière lui. Il y avait loin de ce résultat à ceux qu'on avait obtenus après la bataille d'Iéna.
L'empereur de Russie et le roi de Prusse, quoiqu'ils eussent renoncé à défendre le passage de l'Elbe et eussent évacué assez promptement la ville de Dresde, n'avaient laissé apercevoir aucun découragement. On sut, au contraire.
BATAILLE DE BAÛTZEN. 69
qu'ils n'étaient occupés qu'à hâter la marche des renforts, qui leur arrivaient de toutes parts. Enfin la manière dont les Prussiens surtout s'étaient battus et ce qu'on savait des efforts qui se faisaient dans tous les États de la Prusse, montraient clairement que la guerre allait prendre un nouveau caractère et qu'on n'aurait plus seulement à lutter contre des armées, mais bien contre des populations.
Dès le 14 avril, le quartier général de l'armée suédoise débarquée en Allemagne s'était établi à Rostock. Les opérations militaires suivirent, et, avec une grande promptitude, les Français entrèrent dans la ville de Dresde. L'Empereur, ayant porté son armée de l'autre côté de cette ville, attaqua, les journées du 19, du 20 et du 21, les Russes et les Prussiens, dont les forces étaient concentrées dans des positions très habilement choisies sur le flanc des hauteurs qui séparent la Saxe de la Bohème, en suivant la route qui mène en Silésie.
La bataille de Bautzen est une de celles où Napoléon a manœuvré avec le plus d'habileté, et il en a peu livré qui lui aient fait autant d'honneur. Cependant la victoire ne lui donna d'autre résultat que l'occupation des positions où l'ennemi s'était établi, et la nécessité où il se trouva d'opérer sa retraite sur la Silésie; mais point encore de prisonniers et point, ou presque point, d'artillerie et de bagages enlevés.
L'armée française manquait toujours de cavalerie pour la poursuite; les Prussiens pouvaient bien être vaincus, ainsi que les Russes, mais on ne les mettait plus en déroute. Le lendemain, à la suite d'un engagement que les alliés soutinrent pour assurer leur retraite, un coup de canon tiré lorsque l'affaire était terminée vint frapper, à côté de l'Empereur, le grand maréchal du palais Duroc. Aucune perte ne pouvait lui être plus sensible, et il en fut en effet très affecté. Déjà la bataille de Lutzen lui avait coûté un de ses plus fidèles et plus dévoués serviteurs, le
maréchal Bessières, mais Duroc était d'une tout autre importance. Il avait la confiance entière de son maître, et la méritait de toutes façons. C'était un homme froid, de l'esprit le plus juste, d'une infatigable activité, et d'une discrétion à toute épreuve. Il était de ceux, en bien petit nombre-, qui avaient le privilège de se faire toujours écouler.
La fin du mois de mai se passa en manœuvres sur la Silésie, où l'armée française pénétra à la suite de plusieurs combats plus ou moins disputés. Le 1*' juin, Breslau tomba en son pouvoir, et, le 4, un armistice était signé entre les armées belligérantes. Cette fois, contrairement à ce qui se passait d'ordinaire, loin de faire de larges concessions afin d'obtenir que Napoléon, s'arrêtantdans le cours de ses victoires, donnât le temps nécessaire pour conclure un arrangement définitif, les coalisés avaient exigé de lui des concessions au moins aussi grandes que celles qui leur étaient accordées. Cela voulait-il dire que sa résolution était bien arrêtée de conclure la paix, et qu'il était par conséquent bien résigné à tous les sacrifices nécessaires pour l'obtenir? Les faits qui ont suivi ont prouvé que, de part et d'autre, les intentions pacifiques étaient peu sincères. Les Prussiens et les Russes avaient, en Silésie, une mauvaise position militaire, dont ils voulaient sortir; l'empereur Alexandre, ennemi bien plus irréconciliable qu'on ne le supposait, voulut avoir le temps de faire arriver toutes ses réserves, et le roi de Prusse voulait achever l'armement général de sa landwehr. Tous deux étaient aussi bien aises de ménager au roi de Suède le délai dont il avait besoin pour entrer décidément en ligne.
Napoléon, de son côté, ne se dissimulait pas l'étendue des pertes que lui avaient fait souffrir les batailles et les combats qu'il avait déjà livrés, et la résistance qu'il' rencontrait lui faisait sentir la nécessité , pour porter un coup décisif, de réunir aussi toutes ses forces. Il voulait attendre