‹ Histoire de mon tempsChapitre 4 sur 223 · BATAILLE DE LA MOSKOVA · texte numérisé non relu

BATAILLE DE LA MOSKOVA

« il dans sa colère, qui ne consent pas à accorder au Pape a un jour de repos, à lui faire donner des soins indispen- « sables I II sera cause de sa mort sur cette montagne et « on m'en accusera, on dira que je l'ai tué. Quel effet dans « l'Europe! L'Empereur lui-même ne me le pardonnera a jamais. »

Ne voulant rien négliger, le duc de Rovigo avait cependant fait partir sur-le-champ un excellent chirurgien; s'il eût osé, il serait parti lui-même. Heureusement ses terreurs ne furent pas justifiées ; le médecin qui accompagnait Sa Sainteté avait su lui administrer les secours nécessaires. Le Pape arrivait le 20 juin au château de Fontainebleau, où les cardinaux qui étaient à Paris eurent la permission de lui rendre leurs devoirs. Il y vécut dans une retraite qui aurait pu ressembler à une réclusion.

L'Empereur, pendant ce temps, poursuivait sa route; il avait passé la Dwina à la fin d'août, et, marchant toujours à la suite d'un ennemi qui ne voulait pas se laisser atteindre, il était arrivé, le 7 septembre, sur les bords de la Moskova. Là, l'armée russe, ne pouvant se résoudre à ouvrir sans combat la route de la capitale, prit le parti do risquer le sort d'une bataille. On n'était plus qu'à vingt-six lieues de Moscou. Quand le récit de cette journée, dont l'issue cependant fut encore une grande victoire, arriva à Paris, il consterna les amis les plus fermes et produisit dans le public une sorte de stupeur. Le champ de bataille était demeuré à nos troupes, mais les pertes étaient immenses. Jamais, en aucune journée, pendant vingt années de combats acharnés, tant de généraux, d'officiers de marque, n'avaient été ou tués ou blessés. La route de Moscou était ouverte, c'était le seul prix de la victoire, on allait entrer dans l'antique ville des Czarsl Qu'y gagnerait-on? Les hommes qui aiment toujours à se flatter assuraient qu'on ne pouvait manquer d'y trouver la paix : l'illusion ne fut pas de longue durée; bientôt

nous apprenions et l'occupation et l'incendie de Moscou.

Tout le monde est d'accord, la bataille de la Moskova a été mal engagée par l'Empereur, il n'avait pas examiné lui-môme le terrain. Sans être aussi affaibli que le prétend M. de Ségur, il est cependant certain que la veille, le jour et le lendemain de la bataille, il souffrait d'un rhume de cerveau extrêmement violent, accompagné de fièvre. C'était une incommodité à laquelle il avait été toujours sujet et qui ne laissait pas de l'abattre. Il s'en était donc fié à ses maréchaux du soin de faire les reconnaissances; la veille, il les avait rassemblés pour entendre leurs rapports; il s'agissait de savoir si on attaquerait de vive force la position de l'ennemi, défendue par plusieurs redoutes, ou si on essayerait de la tourner. Le maréchal Davout soutint qu'il était possible de la tourner par la droite, que c'était le meilleur parti à prendre, mais il fut seul de son avis. Napoléon, après les avoir écoutés tous avec beaucoup d'attention, se résolut à suivre celui de la majorité. Lorsqu'ils se furent retirés, l'Empereur demanda à M. Daru, qui avait assisté à la conférence, ce qu'il en pensait. « Sire, « lui répondit M. Daru, j'en croirais le maréchal Davout, « parce que, ayant la vue fort courte, il a dû faire sa recon- « naissance de plus près que les autres (1). »

La position aurait été facile à tourner, ainsi que l'indiquait le maréchal; on le reconnut le lendemain. Faute d'avoir suivi son avis, on fut condamné aux efforts les plus terribles, et la victoire ne put être achetée qu'au prix des plus grands, des plus douloureux sacrifices. On croit généralement qu'elle aurait été bien autrement complète, et peut-être même décisive, si l'Empereur, à la fin de la journée, avait consenti à faire donner sa garde, qui resta inactive. Il aurait fait un grand nombre de prisonniers et complété la déroute des Russes; au lieu de cela, il a laissé

(1) Je tiens ce détail de M. Daru lui-même.

SITUATION DE LA GRANDE ARMÉE. î>

à l'armée ennemie le moyen d'organîser sa retraite, de so reformer avec facilité. Il a donc, par sa faute, rendu à peu près nul le résultat de cette bataille si désirée. Ce reproche est-il fondé? La situation où Napoléon s'était mis, par la rapidité de ses marches depuis le passage du Niémen, se portant toujours en avant, sans prendre la précaution de rien éclaircir sur ses flancs, était telle qu'il n'avait aucune connaissance des forces qui lui étaient opposées, ni de ce qui se passait autour de lui. Les nuées de Cosaques dont il était entouré ne lui permettaient pas de pousser ses reconnaissances à plus d'une ou deux lieues, les habitants du pays fuyaient à son approche, tous les moyens de se procurer des renseignements lui manquaient à la fois. Cependant il ne pouvait se dissimuler que l'armée ennemie était plus considérable et plus résolue qu'il ne l'avait supposé; rien ne lui garantissait qu'à dix lieues plus loin il ne trouverait pas une position fortifiée et une nouvelle armée prête à la défendre. Ses forces à lui s'épuisaient d'une manière effrayante, sa belle cavalerie était particulièrement éprouvée ; il avait passé le Niémen avec quatre-vingt-dix mille hommes de cette arme, il ne lui restait pas vingtcinq mille hommes montés, surtout après qu'il l'eut employée à enlever les redoutes du champ de bataille de la Moskova. Les meilleurs corps de son armée se trouvaient affaiblis par les pertes énormes qu'ils venaient de faire. Dans une telle position, devait-il compromettre, pour obtenir un succès plus grand, le seul corps qui fût encore intact, le seul qu'il pût mettre hardiment en face de l'ennemi, le seul qu'il pût ranger autour de sa personne, s'il avait une retraite à opérer? N'a-t-on pas le droit de conclure que son entreprise, conçue avec une grande témérité, avait été non moins follement conduite, sans ligne d'opération certaine, sans communication assurée avec les renforts qui lui devenaient de plus en plus nécessaires? Poursuivant un ennemi dont les forces lui

étaient inconnues, il marchait sur Moscou sans pouvoir dire ce qu'il ferait quand il y serait arrivé, ayant l'air de croire que tout dépendait de l'occupation de cette capitale.

11 ne tenait aucun compte de l'esprit et du caractère différents des peuples; jugeant de ce que seraient les Russes après la prise de Moscou, sur ce qu'avaient été les Autrichiens et les Prussiens après la prise de Vienne et de Berlin, c'était courir à une perte à peu près certaine.

Veut-on une preuve de ce que j'ai avancé sur l'impossibilité où il était d'éclairer sa marche? Qu'on songe qu'après la bataille gagnée de la Moskova, il a été deux jours sans pouvoir découvrir la route que l'armée russe suivait dans sa retraite. On s'est demandé pourquoi Napoléon n'avait pas pris, aussitôt après l'incendie de Moscou, le parti de commencer la retraite. Il avait encore le temps de l'effectuer avant la mauvaise saison ; la résolution désespérée qui avait fait brûler cette capitale, n'était-ellc pas la preuve que toute négociation serait désormais impossible, que les Russes étaient décidés à soutenir la guerre jusqu'à la dernière extrémité? S'est -il trompé sur le caractère d'Alexandre? espérait-il reprendre sur lui l'ascendant qu'il avait exercé à Tilsitt? Sa confiance à cet égard fut entretenue par l'ouverture à laquelle les généraux russes eurent l'adresse de se prêter. Il envoya de son côté aux avantpostes le général Lauriston, sou dernier ambassadeur à Saint-Pétersbourg. L'état de son armée, quand il arriva à Moscou, ne permettait pas de la mettre immédiatement en retraite. Les malades et les blessés étant en nombre considérable, il eût fallu les abandonner, car les moyens de transport manquaient absolument; les voitures d'ambulance et les chariots de bagages avaient besoin de réparations. Le soldat, dans ses longues fatigues, avait été soutenu par l'espoir du repos qu'il s'attendait à trouver dans la capitale ; l'incendie avait anéanti une grande partie des ressources qui s'y devaient trouver, mais il en restait assez .

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