‹ Histoire de mon tempsChapitre 43 sur 223 · CONSEIL TENU A SAINT-CLOUD · texte numérisé non relu

CONSEIL TENU A SAINT-CLOUD

Tûmes reçus en audience; les émotions les plus pénibles se reflétaient sur la physionomie de Napoléon. Ses premières paroles furent adressées à M. Jaubert, gouverneur de la Banque, qu'il admonesta avec emportement, sur je ne sais quel refus que la Banque avait fait de ses fonds ou de son crédit. M. Jaubert se défendit mieux et avec plus de courage qu'on ne devait s'y attendre. Une année auparavant, il n'aurait certainement pas répondu de cette manière. Entrés en séance, nous eûmes à discuter un projet de décret qui fut adopté sans difficulté, et qu'on promulgua le même jour. Il ordonnait une augmentation de trente centimes à la contribution des portes et fenêtres et des patentes, puis ajoutait vingt centimes par kilogramme au prix du sel.

Nous entendîmes ensuite la lecture d'un projet de sénatus-consulte, mettant à la disposition du gouvernement trois cent mille conscrits sur les années 1806 et 1807 et années suivantes, jusques et y compris 1814. Que pouvaiton répondre à une pareille demande, si ce n'est que depuis le 1 i janvier de cette année on avait levé onze cent quarante mille hommes ! L'Empereur, pour écarter à l'avance toutes les réflexions, avait pris soin, après la lecture du projet, de nous faire un exposé de la situation des affaires, dans lequel il avait particulièrement insisté sur les trahisons dont il avait été victime, et dont l'honneur national commandait de tirer vengeance.

Son imagination s'était exaltée, son œil s'était enflammé au souvenir de la Bavière. « Il faut que Munich soit brûlé, Munich sera brûlé ! » s'était-il écrié d'un son de voix qui retentit encore à mes oreilles, et qui nous glaça tous d'effroi. A quel avenir étions-nous donc réservés? Que ne devions-nous pas craindre de toutes les représailles dont nous étions menacés? La Bavière, il faut en convenir, méritait ces reproches indignés. Comme toutes les autres puissances qui étaient entrées dans l'alliance de Napoléon et

iOO MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIËR.

qui s'étaient associées à sa politique, elle avait eu sans doute fort à se plaindre, et en plus d'une occasion, de ses hauteurs et dé ses exigences; mais elle en avait toujours été très largement payée. Son souverain, dont la fille avait épousé le prince Eugène, vice-roi d'Italie, devait à l'Empereur sa couronne; et la France n'avait jamais terminé une guerre avec l'Autriche, sans que celle-ci eût été obligée d'acheter la paix au prix de sacrifices importants en faveur de son ennemie naturelle.

C'est ainsi qu'à l'aide d'augmentations de territoire fort considérables, la Bavière avait acquis de tous côtés une excellente frontière ; la possession du Tyrol, notamment, l'avait rendue inexpugnable, là ou elle avait été jusqu'alors le plus faible. Quelle violence n'avait-il pas fallu employer pour soumettre à cette réunion les braves Tyroliens? Le souvenir des exécutions militaires qui furent commandées par Napoléon, pour dompter leur résistance, restera peutêtre comme une tache à sa mémoire, et tout cela cependant n'avait pas suffi pour assurer une fidélité si chèrement achetée, et qui lui avait manqué au moment le plus décisif; qui avait fait plus que de lui manquer, puisque les forces sur lesquelles il avait dû compter pour sa défense s'étaient tournées contre lui !

Le sénatus-consulte qui accordait les trois cent mille hommes fut promulgué le 15 novembre, et le même jour le Moniteur en contenait un second qui portait que les députés de la quatrième série exerceraient leurs fonctions pendant tout le temps que durerait la session qui devait s'ouvrir le 2 février. Cette mesure se justifiait par le défaut de temps pour réunir les collèges électoraux. On aurait pu penser aussi que le moment n'était guère favorable pour tenter de nouvelles élections.

On était inquiet de tout, on n'entrevoyait que malheurs de tous les côtés. On n'avait plus de foi en rien, toutes les illusions étaient détruites. Aussi les longues colonnes du

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