VUES PACIFIQUES D'ALEXANDRE
pensée il a donc toujours préféré courir les chances des combats et n'a été réellement résolu à traiter que quand il a été convaincu que tous les moyens de continuer la guerre allaient lui manquer à la fois. Mais quand il s'en est enfin aperçu, ses ennemis en savaient à cet égard autant que lui, et ils se sont conduits en conséquence.
Ceux qui ont entrepris de le défendre ont beaucoup dit que les alliés n'étaient pas de bonne foi dans leurs premières propositions, et qu'ils n'avaient nulle envie d'y donner suite. Je crois cette assertion dénuée de fondement. L'Autriche et la Russie voulaient sincèrement la paix ; l'empereur François n'avait aucune envie de détrôner sa fille, et le caractère de l'empereur Alexandre était beaucoup trop circonspect pour qu'il n'eût pas la crainte, en continuant la guerre, de compromettre des succès et une gloire qui surpassaient déjà tout ce que son imagination avait osé se promettre dans ses rôves les plus exaltés.
Un homme qui l'a souvent approché pendant le premier moment de son séjour à Francfort, M. de Labouchère, m'a assuré qu'il lui avait alors entendu répéter plusieurs fois ces paroles : « Il ne faut pas qu'on me croie assez insensé « pour porter la guerre de l'autre côté du Rhin. Je ne tom- « berai pas dans la faute qui a coûté si cher à mon ennemi, « et je n'irai pas chercher à Paris le sort qu'il a trouvé à « Moscou. » Alors, cette frontière du Rhin avait encore un grand prestige, on la croyait fort difficile à franchir, et l'entreprise d'attaquer chez elle une nation si guerrière, de l'attaquer au milieu de toutes ses ressources, derrière ses lignes de places fortes, se présentait à l'imagination sous un aspect très effrayant.
Si donc Napoléon eût, le 16 novembre, répondu sans hésitation qu'il acceptait les bases proposées, je ne fais aucun doute que l'Autriche et la Russie se seraient crues liées, et que les négociations auraient été ouvertes à l'instant môme. L'Angleterre et la Prusse auraient peut-être cherché
à les entraver, mais elles ne pouvaient rien seules, et elles n'auraient pas risqué de séparer leur cause de celle des deux Empereurs d'Autriche et de Russie. Mais quand on vit que Napoléon refusait une réponse catégorique, on jugea qu'il ne voulait que gagner du temps pour rassembler ses forces, réorganiser son armée, et être en état de profiter de la première occasion favorable. Or, c'était cet avantage qu'on ne voulait pas surtout lui laisser. On hâta donc de tous côtés les marches, les mouvements militaires, et on s'occupa sans relâche à distribuer les forces coalisées de manière à pouvoir les faire agir simultanément sur tous [es points, depuis Bâle jusqu'à l'extrême frontière du Bas-Rhin.
De ce côté un événement fort important survint encore, avant la fin de décembre, et il contribua beaucoup à donner aux alliés une plus juste idée de ce qu'ils pouvaient tenter. La Hollande tout entière se souleva et, assistée d'un corps d'armée russe et prussien, elle parvint en fort peu de jours à expulser de son territoire les troupes et les autorités françaises. Le premier usage qu'elle fit de son indépendance fut de rappeler le prince d'Orange, qui, le 20 novembre, débarqua à Scheveningen, non loin de la Haye, dans le port où son père s'était embarqué en 1795. Il fut proclamé prince souverain des Pays-Bas, et prit, en cette qualité, les rênes du gouvernement. L'exemple d'une si prompte révolution et d'un retour si complet vers une ancienne famille, qui recevait un pouvoir plus grand que celui qu'elle avait perdu, était de nature à susciter dans l'esprit des peuples et des cabinets de sérieuses réflexions.
En même temps, le voisinage des provinces françaises, les commimications si faciles à établir d'une des rives du Rhin à l'autre, donnèrent aux coalisés des lumières beaucoup plus étendues que celles qui leur étaient parvenues jusqu'alors, sur la situation des affaires et sur la disposition des esprits dans toute l'étendue de la France. Ils ne purent ignorer qu'il n'y avait, pour le moment, aucune