LA GUERRE A OUTRANCE. H
force en état de s'opposer au passage du fleuve, s'ils jugeaient à propos de le tenter. Les débris de l'armée que l'Empereur avait ramenée après la bataille de Hanau étaient anéantis par une épidémie qui emportait non seulement les soldats rentrés en France, mais même ceux qui composaient les faibles garnisons des places oii ils étaient reçus. Ces places n'étaient, pour la plupart, ni approvisionnées ni armées.
D'autre part les progrès de l'armée anglaise, sur la frontière des Pyrénées, promettaient aux forces combinées sur le Rhin une diversion dont les résultats leur seraient très avantageux; enfin l'excessif découragement, le mécontentement qui se manifestaient sur une foule de points, dans l'intérieur de cet empire, si ferme naguère et si uni, pouvaient fournir à la coalition des chances favorables.
Est-il étonnant que ces diverses considérations aient conduit l'Autriche et la Russie à penser que le seul moyen d'avoir raison des hésitations, des résistances de l'Empereur était de le pousser jusqu'à la dernière extrémité? Le doute ne fut plus possible, lorsqu'on vit que le mois de décembre se passait sans qu'elles eussent l'air de s'occuper du congrès dont elles avaient eu, les premières, l'idée. Elles mirent à profit le temps qu'on leur laissait pour s'expliquer et s'entendre avec l'Angleterre, et convenir des principales résolutions qu'il serait sage de prendre, soit que la guerre dût continuer, soit que des négociations vinssent h s'ouvrir. Dans ce dernier cas, les bases qu'il serait îi propos d'adopter pouvaient être discutées et fixées do nouveau, car évidemment on ne se tenait plus pour lié par celles qui avaient été offertes de premier mouvement. L'envoyé extraordinaire qu'on dépêcha à Londres pour traiter ces grandes questions fut le général Pozzo di Borgo ; c'était l'homme le plus agréable h l'empereur Alexandre, en même temps que le plus hostile h Napoléon. M. de Pozzo étant parti dans le courant de novembre muni d'in-
ii.i MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
structions rédigées au nom de la Russie, de rAutricho et même de la Prusse, il était sensible que tout devait rester en suspens jusqu'au moment où le résultat de sa mission serait connu.
Cependant les intérêts étalent si mêlés et la manière de les régler dépendait tellement de la marche des événements, toujours si difficiles à prévoir, que le cabinet anglais, après avoir entendu le négociateur des trois puissances continentales, et d'accord avec lui, résolut d'envoyer sur les lieux le seul personnage que sa situation pût autoriser à prendre, chaque jour et à chaque instant, les résolutions que les circonstances nécessiteraient. Ce ne pouvait être que le ministre des affaires étrangères, lord Castlereagh.
Rien ne pouvait être plus contraire au succès des manœuvres diplomatiques de Napoléon; il n'y avait plus moyen de conserver les illusions dans lesquelles il s'était si longtemps complu. Tout lui échappait à la fois. Vers le milieu de novembre, ses conv3rsations intimes, dont plusieurs me furent connues, surtout celles qu'il avait chaque soir avec M. de La Valette, ne laissaient aucun doute sur les inquiétudes qui envahissaient son esprit. L'insuffisance de ses forces militaires devenait de jour en jour plus complète, plus effrayetnte, et le temps n'était plus où il lui suffisait de frapper la terre pour en faire sortir des soldats.
En supposant qu'il parvînt à lever les jeunes conscrits que le Sénat lui livrait, de quelle utilité pouvaient-ils être dans les premiers moments I II fallait au moins trois ou quatre mois pour les réunir, les habiller, les armer, leur apprendre à manier le fusil, et pendant ces trois ou quatre mois sa querelle devait être définitivement vidée, son sort devait être fixé. Il n'avait même plus la faculté, dont il avait pendant longtemps tiré un si grand parti, de jeter les conscrits dans des crfdres formés avec des officiers tirés de ses vieux corps, et dont la vigueur et l'expérience suffisaient pour enlever les jeunes courages. La retraite de Moscou
M. DE LAFOREST A YALENÇAT. 115
et la retraite de Saxe avaient épuisé cette réserve si précieuse; ceux qui n'avaient pas péri dans les neiges de la Russie ou sur les champs de bataille de la Saxe, restaient enfermés dans des places fortes, ou bien ils étaient prisonniers de l'autre côté du Rhin.
Dans cette situation, Napoléon comprit, pour la première fois peut-être, la possibilité du retour de la maison de Bourbon, et je tiens pour certain que cette pensée s'est présentée à son esprit comme une conséquence nécessaire de la situation des affaires, bien avant qu'il fût entré dans les résolutions des cabinets étrangers. Il en parla d'abord dans l'hypothèse de sa mort. « Croyez bien », dit-il un jour à M. de La Valette, et il le dit pareillement à M. Mole, « que si je viens à être tué, ma succession à pré- « sent ne sera pas dévolue au Roi de Rome. Au point où « les choses sont arrivées, il n'y a qu'un Bourbon qui me « puisse succéder. »
Gomme s'il eût voulu, en quelque sorte, préparer la restauration de cette famille, qu'il avait tant poursuivie, il se décida, dans le commencement de décembre, à consentir avec Ferdinand un arrangement dont les conditions furent rédigées à Valençay entre M. de Laforest et le duc de San- Carlos. Par ce traité, il reconnaissait Ferdinand VII et ses successeurs, dans l'ordre de succession espagnole, roi d'Espagne et des Indes; il reconnaissait encore l'intégrité de l'Espagne, telle qu'elle existait avant la guerre. Ferdinand, de son côté, s'engageait à faire évacuer le territoire espagnol, notamment Mahon et Ceula, par les Anglais. Toutes les autres conditions étaient, dans la circonstance donnée, d'une importance très secondaire. Toutefois, ce traité ne devait être ratifié par le roi qu'après avoir été communiqué à la régence d'Espagne, et en effet, le duc de San-Carlos se mit aussitôt en route pour Madrid, avec mission apparente de le soumettre à cette régence. Mais il a été depuis impossible de douter que Ferdinand ne lui eût
donné des instructions particulières pour s'entendre avant tout avec les agents anglais, et de convenir avec eux de ce qui serait le plus utile à la cause commune.
Dans le même moment, Tévéque de Plaisance avait été envoyé à Fontainebleau pour entamer avec le Pape une négociation dont la première condition était la restitution d'une partie de ses États. Sa Sainteté répondit qu'elle était décidée à ne traiter qu'à Rome, et que rien à cet égard ne pouvait faire changer sa résolution; elle ajouta qu'elle avait défendu aux cardinaux de lui parler d'aucune affaire. Cette tentative fut donc pour le moment sans aucun résultat.