NAPOLÉON AU CORPS LÉGISLATIF
n'avait répondu à son appel; il n'y avait eu aucun signe (l'approbation ni de désapprobation. Cependant TEmpereur, arrivé dans la salle où l'attendaient le Sénat, le Conseil d'État et le Corps législatif, ayant pris place sur un trône, et après avoir reçu le serment du nouveau président, le duc de Massa, prononça un discours fort habilement conçu, qui produisit une grande impression. Malgré la fermeté qui y règne encore, on peut, si on le compare aux précédents, le regarder comme un commencement d'abdication. Il y a loin, en effet, du ton qui y règne à celui auquel on était accoutumé depuis tant d'années et qui ne s'était pas démenti, même à l'ouverture de la session qui suivit la retraite de Moscou. On doit remarquer que l'Espagne et les affaires avec le Pape avaient été entièrement passées sous silence, et que la querelle personnelle avec TAngleterre était plus que jamais le terrain sur lequel on cherchait à se maintenir.
En rentrant chez moi, je m'informai en détail de ce qui s'était passé, dans la traversée du jardin. L'individu arrêté avait été amené à la préfecture de police. On lui avait fait subir un interrogatoire. Quel ne fut pas mon étonnement en apprenant qu'il s'appelait Bassompierrc t Gomme de raison il niait le propos, et soutenait que le gendarme qui l'avait arrêté s'était trompé. Mais sa dénégation n'avait pas ce caractère de fermeté qui inspire la confiance, et on avait très bien jugé, sur son air, que l'erreur dont il se plaignait n'était pas réelle. Cet événement m'affligea d'autant plus que je connaissais sa famille et que surtout je voyais beaucoup l'ancien évêque d'Alais, M. de Bausset, qui en était l'ami le plus intime. Il passait, avec elle et lui, la meilleure partie de l'année dans une maison de campagne située à quatre lieues de Paris (1).
(1) Mes rapports avec M. de Bausset, depuis cardinal, avaient même un caractère d'intimité que j'aime à rappeler. Lorsqu'il fut au moment de faire paraître son Histoire de Bossuet, il m'en envoya tous les
Deux heures après, je vis le ministre- de la police, qui me parla de cette affaire avec une grande émotion. Il me dit qu'on en avait rendu pompte à l'Empereur, et qu'elle occupait beaucoup ceux qui l'entouraient. Je lui dis la dénégation de M. de Bassompierre et le priai d'observer qu'il n'y avait contre lui qu'un témoin, que ce témoin [ pouvait s'être trompé, alors qu'il écoutait et agissait au milieu d'une foule assez considérable. J'ajoutai que j'avais pris le nom du gendarme, et que je venais de demander des renseignements à ses chefs sur le degré de confiance \ qui pouvait être accordé à son rapport. Ces renseigne- ^ ments établirent que c'était un des meilleurs sujets du . corps, de la conduite la plus exemplaire, et que toute confiance lui était due.
Le soir, j'allai trouver le duc de Rovigo, pour convenir avec lui du compte que nous rendrions, le lendemain matin, à l'Empereur. Je pris alors mon parti d'aborder franchement la question avec le duc de Rovigo : « Je ne fais « aucun doute, lui dis-je, que M. de Bassompierre ne soit « coupable; mais que gagnera-t-on à établir cette vérité? « A le faire fusiller, ou à le détenir en prison? Cet « homme appartient aux premières familles de France, il « inspirera un grand intérêt. Si on ne croit pas à la vérité <c de l'accusation, on sera indigné; si on y croit, on dira (( qu'il faut que les sentiments de haine soient bien répan- « dus dans le public pour que l'expression en soit sortie de « la bouche d'un homme qui, évidemment, n'avait aucun
cahiers, les uns après les autres, et me demanda mon avis, tout à la fois sur le mérite de l'ouvrage en lui-même, et sur les avantages ou les inconvénients de sa publication. Les hommes qui demandent de tels conseils sont toujours ceux qui en ont le moins besoin, et je n'eus À lui faire que bien peu d'observations, qu'il a presque toutes accueillies. Elles portaient principalement sur un peu de partialité qu'il montrait contre les jansénistes en faveur de leurs adversaires. J'ai conservé le billet qu'il m'écrivit en m'envoyant un des premiers exemplaires imprimés, et dans lequel il fait beaucoup trop d'honneur À la part très minime que j'avais prise à son travail.
M. DE BASSOMPIERRË. 121
« mauvais dessein, puisqu'il était sans armes, et qui n'a a cédé qu'à un premier mouvement dont il n'a pas été le a maître.
« Que gagnera personnellement l'Empereur à un acte de a sévérité, ou, si on veut, de juste vengeance? Sa des- « tinée tient-elle maintenant à une répression aussi peu a importante en présence des dangers dont il est entouré? (f Tout sera décidé d'ici à trois mois, sur quelque champ de « bataille. A quoi servira-t-il de susciter contre lui de noua velles haines, de nouveaux besoins de vengeance? Que « gagnerez-vous à en assumer une partie? »
Toutes ces observations le frappèrent. Il n'éprouvait d'embarras que sur la manière de s'expliquer avec l'Empereur, qui devait être déjà prévenu par les rapports de la police de son palais et de sa garde. Je lui dis que j'en faisais mon affaire et lui demandai seulement do ne me point démentir. Il me le promit.
Le lendemain matin, je me trouvais au lever, et, lorsque l'audience fut terminée, je suivis Napoléon dans son cabinet pour lui rendre compte de cette affaire, dont je lui exposai les faits avec une complète exactitude, mais en prenant soin de lui faire observer qu'il n'y avait, contre M. de Bassompierre, que le témoignage d'un gendarme qui pouvait, à toute rigueur, s'être trompé, en choisissant un individu au milieu de tant d'autres. Le cri avait été poussé, voilà tout ce qu'il y avait de certain.
Quant à M. de Bassompierre, on concevait d'autant moins qu'il se fût porté à un acte si coupable, qu'il avait toujours été remarqué pour son caractère fort tranquille, n'avait jamais donné lieu à aucune plainte, et passait habituellement sa vie dans une société très raisonnable, celle de l'ancien évoque d'Alais. Je savais que l'Empereur avait une grande considération pour ce prélat, auteur de la Vie de Fénelon et de celle de Bossuet, deux ouvrages dont il faisait le plus grand cas.
a Quoil me répondit-il, c'est un ami de Tévêque d'Alais I a Mais alors, en effet, on ne peut comprendre une si odieuse a folie de sa part. Eh bien I que me proposez-vous? — «. Comme il y a cependant une certaine obscurité dans les « faits, je serais d'avis, en le mettant en liberté, de lui ence joindre de se retirer à soixante lieues de Paris, à Tours, a par exemple, où il resterait en surveillance jusqu'à nou- « vel ordre. — Eh bien! soit », me fut-il répondu.
J'allai raconter ce succès au duc de Rovigo, qui me conseilla, je lui dois cette justice, de ne pas perdre une minute pour user d'une permission qui pourrait être révoquée d'un moment à l'autre. M. de Bassompierre était hors de Paris avant cinq heures du soir. L'issue de cette affaire me causa une vive satisfaction. En empêchant une vengeance inutile, j'ai donné, à celui dont j'avais la confiance, le meilleur conseil qu'il pût recevoir, dans la situation où il se trouvait.
Le Sénat et le Corps législatif nommèrent des commissions pour prendre connaissance des communications annoncées dans le discours du trône. La commission du Sénat, composée de MM. de Talleyrand, de Fontanes, de Saint-Marsan, de Barbé-Marbois, de Beurnonville, eut bientôt terminé son examen, et le rapport fut fait par M. de Fontanes. Cette pièce et l'adresse qui fut votée ensuite, sont très dignes de remarque, surtout quand on les rapproche des actes qui, au bout de trois mois, ont été promulgués au nom du même corps et qui furent rédigés par les mêmes personnes. Jamais plus forte leçon n'a été donnée à ceux qui voudraient mettre confiance en des obséquiosités de commande. A la fin de décembre 1813, la flatterie s'exprime encore dans le plus beau langage, avec les formes les plus nobles; la dernière phrase de l'adresse est ainsi conçue : « Nous combattrons pour notre chère « patrie entre les tombeaux de nos pères et les berceaux de a nos enfants. Sire, obtenez la paix par un dernier effort