RÉUNION DU CONSEIL DE POLICE
ces faits, que la séance de la veille aurait dû lui faire prévoir, sa colère no put se contenir; il ne connaissait pas cependant le texte du rapport; la commission avait eu soin de n'en donner de copie à personne, et on n'en avait que des notions vagues et assez contradictoires. Dans son impatience d'être plus exactement informé et très résolu à ne pas laisser eifectuer une publication qui serait par trop contraire à ses vues, Napoléon, à dix heures du soir, commanda à son ministre de la police d'envoyer prendre chez l'imprimeur du Corps législatif la première épreuve qui serait tirée, et de lui signifier la défense de rien distribuer jusqu'à nouvel ordre. Le ministre devait apporter cette épreuve le lendemain matin, à l'heure du lever, et il lui était enjoint de se tenir en état d'en dire son opinion. Il n'y avait pas de matière cependant sur laquelle le duc de Rovigo fût moins capable d'émettre un avis; il eut le bon esprit de le sentir, et n'hésita pas à appeler à son aide les membres de son conseil de police. Nous étions réunis chez lui, sur les onze heures; mais il nous fallut attendre jusqu'à plus de minuit cette épreuve sur laquelle il devait se former une opinion; il me chargea du soin d'en donner lecture.
Le langage dans lequel les vœux étaient exprimés cachait mal de graves reproches, car on ne réclamait apparemment la liberté, la sûreté des personnes, le respect des propriétés, le libre exercice des droits politiques, que parce qu'on en avait été injustement et trop longtemps privé. Ajoutez que les circonstances au milieu desquelles ces réclamations se produisaient étaient de nature à augmenter leur gravité. Les peuples n'ont-ils pas toujours été obligés, pour faire valoir leurs réclamations les plus justes, de saisir les moments où les princes eux-mêmes étaient forcés d'invoquer leur secours?
Je fus d'avis que, malgré le déplaisir que l'Empereur pourrait ressentir, il fallait se résigner à entendre ce langage» sans trop en montrer de mécontentement. On avait
besoin de relever l'esprit national, il fallait lui demander de grands, de puissants efforts, et si on rompait en une telle circonstance avec le seul corps qui pût être considéré comme délégué par le pays, si on se privait, par une trop grande susceptibilité, de l'assistance qu'on pouvait y trouver encore, sur quoi se reposerait-on désormais? Quel moyen aurait-on d'agir sur les esprits?
Si l'Empereur accueillait avec une bienveillance apparente la supplique qui lui serait présentée, il ne lui faudrait peut-être que bien peu de paroles et une déclaration qui ne l'engagerait que dans une juste mesure, pour changer en satisfaction et même en enthousiasme, des dispositions qui étaient aujourd'hui, on ne pouvait se le dissimuler, assez peu favorables. M. Pelet et M. Angles furent de mon avis.
Quand vint le tour de M. Real, fort pensif jusqu'alors, et auquel le duc adressa cette interpellation : « Allons, mon- « sieur Real, vous qui êtes un homme de ressources, quel « parti prendre? — Un parti? oui, sans doute, répondit-il, « il devrait toujours y en avoir un à prendre; il en faudrait un vigoureux; mais sur quoi voulez-vous qu'on Tappuie? « Où sont aujourd'hui les hommes qu'on pourrait employer, « pour exécuter une grande et forte mesure ? Depuis dix c( années, n'a-t^on pas dispersé, persécuté, anéanti presque n tous les vrais patriotes, tous ces hommes énergiques qui (c avaient rendu de si grands services aux époques les plus « décisives de la Révolution ? Croit-on qu'il soit possible « de les trouver à présent, de les ranimer, de les ressus- « citer, et où trouverait-on leurs pareils? Il avait fallu pour « les produire des circonstances uniques; ceux-là avaient « le feu sacré ; on n'a pas voulu comprendre ce qu'ils va- « laient. Maintenant, voilà l'Empereur en présence d'une « assemblée qui sait prendre ses avantages, et il est plus « aisé de gagner trois grandes batailles que de faire face à « une assemblée délibérante, qui peut ranger de son côté a l'opinion publique. Entrer en lutte avec elle est une entre-