LES RÉGIMENTS D'OUVRIERS
qu'il allait livrer. Les coalisés paraissaient résolus à ne lui laisser aucun répit. Il s'en fallait bien que ses préparatifs fussent terminés, et ses ressources étaient bien faibles; il fut infatigable dans les soins qu'il se donna pour les accroître et les organiser; il ne négligea rien et imagina de tirer parti même de la stagnation dont se trouvaient frappées les manufactures jusqu'alors les plus florissantes. Il décréta, le 15 janvier, la formation de régiments composés de volontaires pris parmi les ouvriers qui se trouvaient sans ouvrage dans les manufactures de Paris, Rouen, Amiens, Alençon, Caen, Lille, Reims, Saint-Quentin, Louviers, Elbeuf et autres villes possédant des fabriques dans les 1", 2% 14* et 16* divisions militaires. Ces volontaires devaient souscrire l'engagement de servir jusqu'à ce que l'ennemi fût chassé du territoire français, et, à compter du jour de leur départ, leurs femmes et leurs enfants recevraient du gouvernement un secours qui leur serait distribué par les chefs des manufactures auxquelles ils appartenaient.
Toujours, au milieu de ces soins absorbants, son esprit était hanté par la pensée que le retour de la maison de Bourbon était possible. Je ne suis pas éloigné de croire que son orgueil était flatté de ne pouvoir être remplacé que par cette antique dynastie. Il fallait que cette préoccu* pation fût bien forte, car à deux reprises il m'en parla; jamais jusqu'alors il n'en avait ouvert la bouche. « Vous a êtes encore trop jeune pour avoir réellement connu la «c maison de Bourbon; à peine étiez-vous dans le monde a lorsque la Révolution a commencé. » Je lui répondis que j'étais déjà, depuis trois ans, conseiller au Parlement de Paris; qu'ainsi j'avais vu non seulement les lits de justice, mais encore les nombreuses séances dans lesquelles les princes, à cette époque, avaient siégé avec les ducs et pairs. Il m'interrogea une seconde fois sur l'attitude de ces princes pendant les discussions, sur l'influence qu'ils avaient dans l'assemblée. « Celui qu'on appelait Monsieur
« passait, me dit-il, pour avoir de Fesprit; parlait-il quel- « quefois? » Je lui dis qu'autant qu'il pouvait m'en souvenir, il avait parlé deux fois fort brièvement, mais en très bons termes. Il est hors de doute que ses conversations sur ce sujet allaient, avec ses intimes, bien autrement loin qu'avec moi. Celui de tous avec lequel il s'est ouvert le plus complètement a été certainement le duc de Vicence, et il a dû trouver chez celui-là des prévisions conformes aux siennes, car je tiens de M. de Rayneval, qui l'a suivi à Lunéville et à Châtillon, voyageant dans la même voiture, que ses premières paroles en se mettant en route furent celles-ci : « Nous allons remplir une tâche bien difficile et surtout a fort inutile, car, croyez-moi, quoique nous fassions, l'ère o des Napoléon touche à sa fin, et celle des Bourbons « recommence. »
M. le duc de Vicence a, de plus, fait connaître au public, en 1820, l'extrait d'une instruction qui lui fut adressée de Paris, le 19 janvier, relativement aux points dont il ne devait jamais se départir dans le cours des négociations qu'il était chargé de suivre. Le document ne laisse aucun doute sur la pensée de l'Empereur. « La chose sur laquelle a l'Empereur insiste le plus, est-il dit dans ces instructions, a est la nécessité que la France conserve ses limites natu- « relies. C'est là une condition sine qua non. Toutes les « puissances, même l'Angleterre, ont reconnu ces limites. » Puis, après un développement fort juste et très bien libellé des motifs qui commandent de ne rien abandonner en deçà, on trouve cette phrase : « La France réduite à ses (c anciennes limites est inséparable du rétablissement de la « maison des Bourbons. » Un peu plus bas on lit : « Si a donc les alliés voulaient changer les bases proposées et « acceptées, les limites naturelles. Sa Majesté ne voit que « trois partis : ou combattre et vaincre, ou combattre et « mourir glorieusement, ou enfin, si la nation ne le souteci nait pas, abdiquer. » Il faut convenir que toutes les
DANGER COURU PAR M. DE TALLEYRAND. Ul
chances de l'avenir sont merveilleusement prévues et même prédites dans ce peu de lignes, et elles montrent que Napoléon ne se faisait plus d'illusions sur rien.
Le moment approchait où il devenait indispensable qu'il vînt se mettre à la tète de la très petite armée qu'il était parvenu à rassembler. Il lui faHut songer à prendre les dernières mesures pour assurer, en son absence, l'autorité de son gouvernement, pour le mettre en état de déjouer les complots. L'homme qui lui inspirait le plus de méfiance était M. de Talleyrand. Ses soupçons se trouvèrent fortifiés par le refus qu'il venait de faire des pleins pouvoirs qui lui avaient été offerts pour les négociations, dont on espérait toujours l'ouverture (1). L'Empereur avait dit à ce sujet : « Celui qui me refuse ses services aujourd'hui est néces- « sairement mon ennemi. » Et il avait été fort tenté d'envoyer cet ennemi expier son imprudent refus sous les verrous du donjon de Vincennes. M. de Talleyrand fut préservé de ce danger par les conseils qui furent donnés à Napoléon par M. de Cambacérès, le duc de Vicence et même le duc de Rovigo.
Échappé à ce péril, M. de Talleyrand entra, bientôt après, comme grand dignitaire, dans le conseil de régence, qui fut composé des princes français, des grands dignitaires, des ministres du cabinet, des ministres d'État et de l'ancien grand juge, président du Corps législatif. Ce passage si subit de la situation la plus périlleuse à un poste qui semblait indiquer une si grande confiance n'est pas une des choses les moins étonnantes dans cette vie remplie do
(1) Mais comment se peut-il, dira-t-on, que Napoléon ait eu sérieusement l'intention d'employer M. de Talleyrand en une occasion aussi importante, et où il avait besoin d'un négociateur qui lui fût entièrement dévoué? Gela s'explique d'abord par la confiance en ses talents dont il avait eu si longtemps l'habitude, ensuite par un violent désir de l'éloigner de la capitale, et aussi par la pensée que le rôle qu'il se trouverait ainsi forcé de jouer l'engagerait de nouveau, en dépit de lui-même, dans la cause de la dynastie impériale.
d42 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
faits bizarros et contradictoires. Chose plus extraordinaire encore, le matin même du jour où Torganisation du conseil de régence fut décidée, Napoléon avait fait à M. de Talleyrand, dans son cabinet» en présence de tous ses ministres, une scène semblable à celle que déjà il lui avait fait subir à son retour d'Espagne. L'imperturbable courtisan avait supporté cette seconde incartade avec un sang-froid égal à celui dont il avait fait preuve lors de U première; mais il s'était cru obligé d'adresser à l'Empereur, en rentrant chez lui, une lettre dans laquelle il le priait, dans les termes les plus convenables, de donner quelque attention à la situation qu'il lui faisait et qui ne semblait guère compatible avec la place que son titre de grand électeur l'appelait à tenir dans le conseil de régence. Cette lettre, jointe aux démarches des personnes que j'ai citées, a contribué probablement à détourner l'orage et à le maintenir dans le rang et dans les prérogatives auxquels il s'était cru luimême obligé de renoncer.
Le décret qui instituait le conseil de régence et déclarait Marie-Louise régente fut publié le 28 janvier. Il était de tous points conforme à celui qui avait été rendu dans le commencement de l'année précédente; mais, ce même jour aussi, nous en vîmes paraître un autre, par lequel Napo léon nommait le roi Joseph son lieutenant général. Ce choix produisit un effet assez fâcheux. Ce souverain détrôné, qui avait si faiblement, si malhabilement défendu sa couronne, semblait un bien faible appui dans des circonstances aussi graves. Il avait, depuis sa rentrée en France, disparu à tous les yeux, et à peine se souvenait-on qu'il existât. Le titre de roi déchu n'était pas fait pour augmenter son prestige. Nous avions encore un autre roi sans couronne : c'était le roi de WcstphaHe, Jérôme. Bien que membre du conseil de régence, personne n'en a entendu parler, jusqu'au jour où il s'est trouvé à Bloîs pour y jouer un fort triste rôle.