‹ Histoire de mon tempsChapitre 62 sur 223 · NAPOLÉON QUITTE PARIS · texte numérisé non relu

NAPOLÉON QUITTE PARIS

Le 23 janvier, c'était un dimanche, les officiers des douze légions de la garde nationale de Paris remplissaient la salle des Maréchaux pour être présentés k l'Empereur, à son retour de la messe. Il s'arrêta au milieu d'eux, et là, ayant l'Impératrice à ses côtés, prenant son fils dans ses bras, il le présenta à cette troupe nombreuse et brillante. Il leur dit qu'il laissait entre leurs mains le dépôt de tout ce qu'il avait de plus cher au monde, et que, pendant qu'il allait combattre en soldat, pour chasser l'ennemi du territoire français, il comptait sur le zèle et sur le dévouement de tous les braves gens, de tous les bons citoyens, de tous les pères de famille auxquels il parlait, pour mettre à l'abri de tout péril cet inestimable dépôt, pour lui faire, s'il le fallait, un rempart de leurs corps. Cette allocution, dont je suis bien sûr de rendre le sens, fut prononcée du ton le plus pénétrant, avec une expression noble et touchante. Aussi produisit-elle un grand effet. Je vis couler des larmes sur un très grand nombre de visages. Tous jurèrent par acclamation de se montrer dignes de la confiance qui leur était accordée, et tous dans ce moment, je n'oserais faire d'exception, le jurèrent avec sincérité. Ce souverain puissant aux prises avec l'adversité, ce soldat glorieux se raidissant contre les coups delà fortune, devait remuer puissamment les âmes, alors qu'il s'adressait aux plus chères affections du cœur humain, qu'il se plaçait sous leur protection. Aussi puis-je dire avec vérité que, malgré tant d'inquiétudes dans toutes les classes, la capitale ne fut point insensible au récit de cette scène, et qu'elle en ressentit une émotion plus profonde qu'on n'avait eu lieu de l'espérer.

Le surlendemain. Napoléon était parti pour Chàlonssur-Marne, où était son quartier général, à quarante lieues de Paris ; cela seul suffit pour donner une idée des progrès que l'ennemi avait déjà faits. Depuis le commencement de janvier, en effet, pendant que des forces imposantes com-

posées de troupes russes, prussiennes, suédoises, s'étaient établies dans les départements de la Belgique, menaçant les provinces du Nord, le reste des forces coalisées. Prussiens et Russes, Tarrnée autrichienne tout entière, avaient pénétré à la fois par la Franche-Comté, l'Alsace et la Lorraine.

Le 16, Nancy avait été occupé par les Russes; le 17, les Autrichiens s'étaient emparés de Langres, une des plus fortes positions défensives de ce côté, une de celles qui auraient dû offrir le plus de résistance, si on avait eu quelques troupes à y envoyer. Le 19, les Autrichiens avaient encore pris Dijon. Toul était tombé le 20 au pouvoir des Russes, et le 21, Chalon-sur-Saône avait été occupé par le général autrichien comte Bubna. Le même jour, l'armée russe, franchissant la Meuse, était venue s'établir sur la Marne, à Saint-Dizier et à Joinville. Enfin les Autrichiens étaient entrés le 25 à Bar-sur-Aube, à quarante-sept lieues de Paris.

L'ensemble de ces forces, en partant de la frontière du Nord jusqu'à celle de la Franche-Comté, s'élevait à cinq cent soixante-douze ' mille hommes, sans parler des réserves qui s'assemblaient de l'autre côté du Rhin, et qui ont été évaluées à deux cent trente-cinq mille hommes. Napoléon ne pouvait réunir autour de lui plus de soixante mille hommes, et je doute même qu'il les ait jamais eus complètement sous la main. Voilà avec quelle disproportion de forces il lui fallait soutenir une lutte décisive.

Je ne me hasarderai pas à tracer le récit de cotte campagne, plus que je ne Tai fait des précédentes, mais je dois dire au moins qu'elle restera dans l'histoire comme un monument admirable et précieux de ce que la science et l'habileté des combinaisons militaires offrent de ressources pour résister, avec une poignée de braves, aux efforts combinés des plus grandes masses. Les juges impartiaux y verront toujours un des beaux titres de gloire

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de cette armée française, dont les faibles débris ont suffi pour arrêter, pendant plus de deux mois, la marche des plus formidables colonnes, pour les réduire à un tel état d'hésitation que, dix fois repoussées, on les a vues au moment de commencer leur retraite et de laisser échapper la victoire.

Napoléon, je Tai entendu dire à de bons connaisseurs, ne s'est jamais montré plus grand capitaine depuis ses premières guerres d'Italie, et, si son génie avait semblé atteint de quelque décadence, pendant la dernière campagne de Saxe, on doit convenir qu'il a, dans cette dernière épreuve, recouvré tout son éclat et toute son énergie.

Dès l'instant que l'Empereur fut sorti de sa capitale, apparurent les dangers qu'on prévoyait, dans un avenir plus ou moins éloigné; une catastrophe fut jugée inévitable, même par les hommes les plus disposés à la confiance; mais qui pouvait dire quelles seraient ses conséquences ? Quelles combinaisons pouvaient sortir d'une coalition, où les intérêts étaient si différents? Quelle serait l'influence dominante? Si l'Angleterre parvenait à s'en emparer, on pouvait croire que l'entière destruction de Napoléon et lé plus complet abaissement de la France lui sembleraient seuls suffisants pour se venger des dangers que lui avait fait courir, dans une lutte de vingt années, sa rivale naturelle. Du côté de la Prusse, on devait s'attendre à rencontrer une haine implacable et un ardent désir de réparer les pertes de tout genre qu'elle avait souffertes. Mais l'Autriche ne se souviendrait-elle pas des liens qu'elle avait contractés avec Napoléon? Elle n'avait aucune offense récente à venger. Ne trouverait-elle pas quelque avantage à soutenir une dynastie qui, pendant longtemps au moins, ne pourrait se passer de son appui, qui serait obligée par conséquent de l'acheter à tout prix? Ses premières démarches à Francfort n'autorisaient elles pas à juger favorablement ses intentions secrètes?

Jeté en première ligne au milieu de ce redoutable conflit, l'empereur Alexandre avait à la vérité de grands affronts personnels à venger, et Tineendie de Moscou pouvait inspirer, aux soldats qui marchaient à sa suite, un violent désir de faire subir en France quelque chose de semblable au sacrifice que la patrie russe s'était imposé; mais seul aussi, entre tous ces souverains, Alexandre n'avait aucun intérêt réel qui fût en contradiction avec ceux de la France. Quand la querelle serait vidée entre lui et Napoléon, d'homme à homme, en quelque sorte, on ne voyait ni dans le présent, ni dans l'avenir, pourquoi il pourrait désirer l'affaiblissement excessif d'une puissance avec laquelle il n'avait aucun point de contact, et qui pouvait, un jour, devenir une alliée très utile. De ce côté, on était donc fondé à entrevoir des combinaisons toutes différentes, et pour quiconque songeait aux intérêts de la maison de Bourbon, en ne les séparant pas de ceux de la France, c'était là principalement qu'il fallait leur chercher un appui. Mais le nombre en était encore bien petit, je le puis assurer, de ceux qui, à cette époque, s'occupaient sérieusement et surtout activement du sort de la famille royale.

Sans doute une partie de l'ancienne et surtout de la haute noblesse, qui, au retour de l'émigration, s'était cantonnée dans le faubourg Saint-Germain, où elle vivait en quelque sorte à part au milieu de Paris, tournait ses regards vers d'anciens maîtres demeurés l'objet de regrets, d'espérances, que rien n'avait découragés. Dans les départements de l'Ouest, bien des gentilshommes, habitant les débris de leurs anciens manoirs seigneuriaux, nourrissaient les mêmes sentiments. Il n'y avait guère de ville de province qui ne renfermât une petite société animée d'un semblable esprit; mais tous n'avaient à offrir que des vœux impuissants pour le succès de la cause à laquelle ils étaient dévoués. Je n'exagère rien en disant que, môme à Paris, hors des salons que je désignais tout à l'heure, on aurait eu de la peine à

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