INQUIÉTUDES DES ALLIÉS
inquiétante. Il y eut doqc encore à cette époque une hésitation dans les conseils de la coalition; il est permis de supposer que Napoléon en a eu connaissance, que cette circonstance a été pour beaucoup dans les ordres qu'il expédia bientôt après à Ghâtillon.
La très molle coopération de la grande armée autrichienne dans une lutte où elle eût pu, dès le commencement, porter des coups décisifs, et dont elle n'a pas sans intention retardé le dénouement, montre que ses dispositions étaient, au fond, assez conciliantes; l'Angleterre se croyait obligée de seconder les vues de l'Autriche; si elles furent déjouées, ce fut uniquement par la fermeté des résolutions de l'empereur de Russie, conseillé par le général de Pozzo. Il était devenu, par sa haine pour Napoléon, l'ennemi le plus acharné de la grandeur de la Frjuice. Ce fut lui qui réfuta le nouveau mémoire de M. de Metternich, ainsi que l'exposé de la situation militaire présenté par le prince de Schwarzenberg.
La délibération qui suivit eut pour résultat, après quelques débats assez vifs, d'arrêter le plan de campagne que j'ai indiqué et d'envoyer aux plénipotentiaires de Ghâtillon l'ordre de tenir obstinément aux bases qui avaient été arrêtées le i7 février. Peut-on reprocher à Napoléon de ne pas s'y être résigné? Ceux qui les lui offraient pouvaientils s'attendre à les lui voir accepter? Je demeure convaincu qu'en les lui présentant, les plus avisés avaient la conviction qu'il n'y pouvait souscrire et ne les mettaient en avant que pour obtenir un refus. Ils n'ont jamais voulu que la ruine absolue de Napoléon, dont l'existence leur semblait incompatible avec une paix solide en Europe.
Qui peut douter que telle ait été la pensée du général de Pozzo? Admettons que Napoléon se fût résigné à ces conditions, qu'en exécution du traité, il eût fait rentrer dans les frontières de l'ancienne France tous les prisonniers qu'il avait laissés en Allemagne, toutes les troupes qui se
trouvaient en Italie, dans les places fortes depuis Dantzig jusqu'à Anvers. Réunissant ces forces à celles dont il était entouré, à celles que commandaient Soult et Suchet sur la frontière, il se serait trouvé au moins une armée de quatre à cinq cent mille hommes, qui eût été la meilleure de l'Europe. Croit-on qu'avec son habileté consommée, il eût été difficile de recouvrer la Belgique et les provinces rhénanes? Elles avaient pris les habitudes françaises, étaient entrées avec la France dans une communauté d'intérêts qui les auraient vite décidées à lui rouvrir leurs portes. Ce résultat était évident et a dû être entrevu par les hommes d'État de la coalition.
Pour retrouver ces chances heureuses, Napoléon pouvait-il accepter des conditions dont l'effet moral portait une atteinte considérable à son prestige? Ëtait-il possible que celui auquel la république avait remis la France allant jusqu'aux rives du Rhin; qui, depuis, avait envahi l'Italie et posé sur sa tète la couronne de fer, réuni à son empire la moitié de l'Allemagne, pût consentir à voir la France plus faible qu'elle ne l'était avant la Révolution? Que répondre à ceux qui lui auraient demandé compte du sang de trois millions de Français inutilement versé sur les champs de bataille?
La situation qu'on prétendait lui imposer n'aurait pas été tenable; je ne puis m'empôcher de penser qu'il a eu raison de ne pas la subir. Quand on est monté si haut, il vaut mieux cent fois se laisser précipiter que de consentir à descendre aussi bas. La lettre au duc de Vicence était, à mon sens, belle et noble; il y avait une véritable grandeur dans ces paroles : « Vous me parlez toujours des Boiu*bons. »
Le 19 février, il traçait ces lignes; le 24, en rentrant dans la capitale de la Champagne, il faisait un exemple cruel et inutile sur un habitant, le chevalier de Gouault. Ce malheureux, lors de l'arrivée des étrangers, avait eu l'impru-