TRAITÉ DE CHAUMONT
d'autant plus fondées qu'un nouveau traité d'alliance offensive et défensive contre la France venait d'être conclu entre la Prusse, l'Autriche, l'Angleterre et la Russie. Ce traité a tenu une grande place dans l'histoire politique des années suivantes; il est connu sous le nom de traité de Ghaumont; peut-être avait-il été provoqué par une démarche de Napoléon auprès de son beau-père; sa publicité avait servi d'argument à ceux qui voulaient forcer l'Autriche à resserrer les nœuds de la coalition. Ainsi qu'il arrive presque toujours aux faibles caractères, l'empereur François n'avait su se défendre du soupçon qu'en contractant des engagements plus étroits. Par la convention du !•' mars, les quatre puissances s'engageaient, dans le cas où la France refuserait d'accepter les conditions proposées, à consacrer tous leurs moyens à la poursuite de la guerre et à les employer dans un parfait concert, afin de procurer la paix générale. Les trois puissances continentales devaient tenir constamment en campagne, chacune une armée de cent cinquante mille hommes au complet; l'Angleterre fournirait un subside annuel de cent cinquante millions de francs; aucune négociation séparée ne pourrait avoir lieu avec l'ennemi commun. Ce traité était offensif, si l'Empereur refusait les conditions offertes, et restait défensif, après qu'il les aurait acceptées. Cette stipulation était de la plus haute importance; on sait les conséquences qu'elle a eues treize mois plus tard. Il n'était plus permis de conserver la moindre espérance d'une division prochaine entre les coalisés; cette division était cependant la chance de salut sur laquelle Napoléon avait toujours compté.
Jamais peut-être négociateur ne s'est trouvé dans une plus difficile situation que le duc de Vicence. Quand Torcy fut envoyé en Hollande par Louis XIV, ses déplaisirs, les rudesses qu'il eut à essuyer, étaient au moins couverts des voiles de l'incognito et, du côté de son maître, la confiance et l'abandon étaient entiers; mais à Châtillon, M. de Vi-
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cence n'osant faire un pas sans craindre d'être désavoué, devait tenir tête à des coalisés qui, chaque jour, concertaient entre eux les nouveaux embarras qu'ils jugeraient à propos de lui susciter; recevant le contre-coup de tous les événements militaires qui se passaient à vingt lieues de lui, il ne savait quelle conduite suivre. Dans les premiers mo ments, il avait cru avec raison pouvoir compter sur la bonne volonté de l'Autriche et sur le concours secret de M, de Metternich; sa correspondance confidentielle avec ce dernier a été publiée par M. Fain, elle en fait foi. Cette confiance que Napoléon partageait n'était pas aussi dénuée de fondement qu'on le pourrait croire. L'empereur François, jusqu'au dernier moment, a souhaité un arrangement qui pût maintenir la couronne de France sur la tète de sa fille; l'Angleterre, de son côté, était trop étroitement unie avec l'Autriche pour refuser à son souverain une satisfaction désirée. Voilà comment s'explique le langage de lord Castlereagh, lorsqu'il disait, dans les premiers jours de mars, qu'il était impossible que l'Angleterre, du moment où elle avait consenti à négocier avec Napoléon, ne traitât pas définitivement avec lui, s'il souscrivait aux propositions qui lui étaient faites; mais j'ai dit d'autre part les sentiments de l'empereur Alexandre forçant la Prusse à marcher d'accord avec lui.
C'est au milieu de ces passions, de ces intérêts si difl*érents, que le plénipotentiaire français devait chercher sa route. Dans une conférence, le 15 mars, il lut un projet de traité destiné à remplacer celui du 17 février :
L'Empereur renonçait h tous ses droits de souveraineté sur les provinces Illyriennes, sur les territoires au delà des Alpes, l'île d'Elbe exceptée, et sur les départements français de la rive droite du Rhin. Il renonçait, en faveur du prince Eugène, à la couronne d'Italie, dont l'Adige devait former la limite du côté de l'Autriche. Il reconnaissait Tindépendance de la Hollande, sous la souveraineté d'un
LE CONTRE-PROJET DU DUC DE VICENCE. i83
prince de la maison d'Orange, même avec accroissement de territoire. U reconnaissait pareillement Tindépendancc des Ëtats d'Allemagne, unis par un lien fédératif ; celle de la Suisse, sous la garantie de toutes les hautes puissances; celle de l'Italie et de chacun des princes entre lesquels elle se trouvait ou devait être divisée; enfin Tindépendance et l'intégrité de l'Espagne, sous la domination de Ferdinand VII.
Le Pape et le roi de Saxe devaient rentrer dans la possession de leurs États; la princesse Êlisa et le prince de Neufchâtel conservaient les principautés de Lucques et de Neufchâtel; le grand-duché de Berg retournait au grandduc de ce nom, et les villes de Brème, Hambourg et Lubeck, Dantzig et Raguse étaient déclarées libres. L'ile de Malte restait aux Anglais; les îles Ioniennes passaient en toute propriété au royaume d'Italie. Quant aux restitutions de colonies que l'Angleterre devait faire à la France, on pourrait, moyennant un équivalent convenable, s'entendre sur la cession de celles que l'Angleterre avait témoigné le désir de conserver, à l'exception des Saintes, qui dépendaient nécessairement de la Guadeloupe.
Enfin, on proposait l'ouverture d'un congrès spécial pour régler le sort des provinces auxquelles la France renonçait et les indemnités à donner aux rois et princes dépossédés.
Les plénipotentiaires coalisés, après avoir écouté la lecture de cette pièce, déclarèrent qu'elle était d'une trop haute importance pour qu'ils pussent y répondre séance tenante et prévinrent le négociateur français qu'ils se réservaient de lui indiquer une séance ultérieure. Elle eut lieu le 18; ils y apportèrent une longue note dans laquelle, après s'être appliqués à démontrer la modération des principes et des vues suivant lesquels les cours alliées s'étaient constamment dirigées, ils établissaient que le contre-projet présenté par le duc de Viccnce ne s'éloignait pas seule-
ment des bases proposées le i7, mais qu'il était contraire à leur esprit. Comme cette contradiction si peu attendue manifestait l'intention de traîner en longueur des négociations qui deviendraient inutiles et compromettantes, ils se voyaient forcés de déclarer, au nom de leurs souverains respectifs, que les puissances alliées, fidèles à leurs principes et en conformité de leurs déclarations antérieures, regardaient les négociations entamées à Châtillon comme terminées peœ le gouvernement français. Ils avaient cependant l'ordre d'ajouter que ces mêmes puissances, indissolublement unies pour le grand but, espéraient l'atteindre, avec l'aide de Dieu, en ne faisant plus la guerre à la France ; qu'elles regardaient les justes limites de cet empire comme une des premières conditions de l'équilibre européen.
Le duc de Vicence apporta une contre-note à la conférence du lendemain 19 mars, qui fut la dernière. Il s'efforça de montrer que la rupture des négociations ne pouvait être imputée à la France, puisqu'on rejetait ses propositions, sans même en entreprendre la discussion, comme tous les usages le commandaient. Les projets présentés de part et d'autre ne devaient être considérés que comme des points de départ pour arriver au but qu'on se proposait réciproquement d'atteindre. Il déclarait donc que « quant à lui il « ne pouvait regarder encore sa mission de paix comme « terminée ; qu'il devait attendre les ordres de sa cour, et « qu'il était toujours disposé à continuer la négociation ou « à la reprendre de la manière et sous la forme qui pour- « raient amener le plus promptement possible la cessation a des hostilités ».
Tandis que M. de Vicence s'épuisait ainsi en efforts pour éviter la rupture des conférences, il obéissait à sa profonde conviction que la conclusion d'une paix quelconque pouvait seule sauver la couronne de celui dont il était le représentant; car il ne pouvait encore avoir reçu une lettre que