M. PASQUIER PAIT PRÉVENIR LES PRINCES
(levais croire que l'affaire en resterait là; mais cinq ou six jours après, un horloger de la rue du Temple me déclara que deux individus étaient venus le trouver et lui avaient demandé de leur fabriquer un mouvement d'horlogerie qui pût, en l'appliquant à une détente quelconque d'arme à feu, la faire partir à un instant calculé d'avance, comme cela se pratique pour les réveils. Il avait d'abord accepté la proposition, puis la réflexion lui était venue qu'il allait peut-être se compromettre en servant de coupables desseins. Je louai beaucoup son scrupule, lui enjoignis de ne rien faire, et l'engageai, lorsque les personnes qui avaient commandé cet ouvrage se représenteraient chez lui, à leur déclarer qu'il avait pris le parti d'informer le préfet de police et qu'il en avait reçu la défense formelle d'y satisfaire. Cela fut exécuté ainsi que je l'avais prescrit; mais cette persévérance dans un projet odieux me fit penser que je ne devais pas m'en tenir là et que la conscience me commandait d'employer, pour le rendre vain, tous les moyens dont je pouvais disposer, quelque incertains qu'ils fussent.
J'étais lié avec Mme de Vintimille, qui l'était ellemême avec l'abbé de Montesquiou, chargé des pouvoirs de Louis XVIII en France; il n'a jamais existé une personne plus discrète et d'un commerce plus sûr que Mme de Vintimille. Je m'adressai donc à elle avec confiance, et la chargeai de faire connaître à l'abbé de Montesquiou combien il était nécessaire d'avertir les Princes qui pouvaient avoir pénétré en France, des précautions qu'ils devaient prendre. La rapidité avec laquelle les événements ont marché a bientôt retiré à cet avis toute son importance. Telle est la première relation directe et personnelle que j'aie eue à cette époque, dans l'intérêt de la maison de Bourbon, avec un homme dont le dévouement à leur cause fut notoire. Je n'ai besoin ni d'en excuser ni d'en faire valoir les motifs.
i98 MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
La conduite du duc de Rovigo est étrange : il regardait la perte de Napoléon comme assurée; vingt fois il m'a dit, comme M. de Bourrienne, qu'il ne serait pas en son pouvoir d'empêcher les étrangers d'entrer à Paris, que tout l'édifice impérial s'écroulerait de lui-même. Alors, suivant toutes les apparences, je pourrais rester dans la capitale ; il faudrait bien y laisser quelqu'un qui fût en état d'y , maintenir un peu d'ordre et qui pût empêcher que de trop grands malheurs n'arrivassent, au moment où les ennemis s'en empareraient : je me trouverais ainsi en position de juger du meilleur parti à prendre. Il m'enviait cette situation et me l'avouait naïvement. A cette époque encore il était entraîné par un zèle aveugle, en dépit de sa raison et de la perspicacité naturelle dont il était doué. Il avait un besoin d'agir qui ne lui laissait pas toujours le temps de la réflexion, et lui faisait employer des moyens d'une moralité douteuse. Empêcher le retour des Bourbons était sa préoccupation constante. Il avait reçu avis d'un prochain débarquement du duc de Berry en Normandie; je le vis dans une agitation extraordinaire et il ne lui fut pas possible de me dissimuler longtemps le sujet de son inquiétude. Il me raconta, avec une satisfaction non dissimulée, qu'il se croyait sûr, grâce à toutes les précautions prises, que le prince, s'il mettait le pied sur la côte, tomberait entre ses mains. « J'aime à croire, lui répondis-je, que ce « triste succès vous échappera; vous pourriez en être fort a embarrassé, et vous serez, je l'espère, encore plus heu- « reux que vous ne vous en flattez. » — Mon espérance s'est en effet réalisée, et quand le duc de Berry a paru en Normandie, il n'avait plus rien à craindre du ministre de la police impériale.
Dans une autre circonstance, son manque de sang-froid fut évident pour nous. Voyant les troupes alliées s'avancer pour la seconde fois vers Paris, du côté de Provins, il résolut de faire évacuer sur le clîâtcau de Saumur tous les