LES RÉQUISITIONS
on convînt d'écrire à l'Empereur que les inconvénients d'un tel armement surpasseraient de beaucoup les avantages. Il est impossible de dire ce que serait devenue la ville de Paris si,' au moment de son investissement, la populace s'était trouvée en force pour y faire la loi. Je crois donc avoir rendu en cette circonstance un bon service à mon pays.
Chaque jour, à chaque heure, je rencontrais de nouvelles et plus grandes difficultés; sans cesse l'armée demandait de nouveaux secours à la capitale. Paris se trouvant placé au centre du demi-cercle dans lequel avaient lieu toutes les marches et contremarches, le rayon qui menait de ce centre au point où devaient se faire sentir les besoins était souvent la plus courte de toutes les voies et on n'hésitait pas à s'en servir. Mais il ne suffisait pas de fabriquer, il fallait encore transporter, et venaient alors les réquisitions de chevaux et de voitures, toujours très dangereuses dans un lieu où il est si important de maintenir la facilité des arrivages. Un jour, M. Maret, directeur des vivres, imagina de mettre en réquisition pour les diriger avec des chargements sur la route de Meaux, toutes les charrettes qui se trouvaient sur les halles. Il me fallut courir au plus vite chez le ministre de l'administration de la guerre, auquel j'annonçai que, si ces charrettes n'étaient pas promptement renvoyées et si un pareil ordre se renouvelait, il fallait s'attendre à voir les approvisionnements de la capitale manquer avant huit jours, parce que les gens de la campagne ne se hasarderaient certainement plus à y envoyer leurs chevaux ou leurs voitures. M. Daru prit surle-champ toutes les mesures nécessaires pour parer à cet inconvénient, et il me fut facile de juger en cette occasion que sa confiance n'était pas beaucoup plus grande que la mienne* Dans un homme de son caractère, le symptôme était grave.
Mais ce qui me donnait de plus sérieuses inquiétudes
comme administrateur de la ville, c'était Tarrivée des blessés et des malades. Beaucoup étaient atteints du typhus. On leur consacra d'cibord un fort vaste hôpital, celui de la Pitié. Sans mettre le public dans la confidence du mal dont ils étaient frappés, on eut soin de les tenir dans un isolement absolu. Mais cet hôpital fut bientôt rempli et alors il fallut recourir à d'autres précautions; on ne pouvait en prendre de trop rigoureuses, car si la contagion était venue à se répandre dans la population si pressée de la capitale, il n'était donné à personne de calculer l'étendue des ravages qu'elle y pourrait causer. On se décida donc à détourner les convois de malades, avant qu'ils eussent atteint les portes de la ville, et à les diriger par les routes extérieures sur les établissements qui existaient déjà ou qu'on se hâta de former, le long du cours inférieur de la Seine jusqu'à Rouen. Plusieurs de ces convois furent embarqués sur la rivière. Malgré les précautions les plus minutieuses, malgré la surveillance la plus active et la plus éclairée, il n'y eut pas moyen d'empêcher un commencement d'infection. Il n'eut lieu toutefois d'une manière très caractérisée qu'à rilôtel-Dieu, et ne se propagea pas au dehors.
J'ai laissé Napoléon, après la prise de Reims, méditant de nouvelles opérations sur l'Aube et sur la Seine; mais avant de les commencer, il avait cru devoir donner deux ou trois jours de repos à son armée, et avait employé ce temps à la passer en revue. Le spectacle qu'il eut alors sous les yeux dut l'attrister : sa dernière course au delà de .l'Aisne avait épuisé tous les corps et quelques-uns étaient réduits de moitié . La perte en officiers surtout avait été énorme, et, parmi les survivants, plusieurs de ses meilleurs généraux se trouvaient littéralement hors de combat. Il s'était vu obligé de les renvoyer à Paris pour soigner leurs blessures ou leur santé; de ce nombre était le général de Nansouty, qui lui avait jusque-là rendu les plus grands services, à la tête de la cavalerie, et auquel il devait