TRISTE ÉTAT DE L'ARMÉE
principalement le succès de la journée de Craonne (1). Le nombre des soldats dont se composaient les différents corps ne s'élevait pas à plus de quarante mille, et il ne pouvait pas en laisser moins de douze à quatorze mille aux ducs de Raguse et de Trévise, qui allaient rester chargés du soin de tenir tête aux corps russes et prussiens, dont la réunion s'était opérée sous les murs de Laon. Tous les renforts qu'il avait reçus depuis le commencement de la campagne n'avaient donc pas suffi pour remplir le vide causé en deux mois par les maladies et les combats; ajoutez que parmi ce qui survivait, tout ce qui n'était pas vieux soldat, tout ce que le temps et l'habitude n'avaient pas endurci aux plus pénibles travaux, se trouvait dans un état d'épuisement qu'on ne pouvait envisager sans une profonde douleur. Il était évident que la lutte, telle qu'elle était engagée, ne pouvait plus se soutenir longtemps par les mêmes moyens. Voilà comment s'explique le nouveau plan que Napoléon paraît avoir conçu dès ce moment. Cette fois sa marche fut dirigée de manière à se porter le plus promptement possible, non plus sur le centre de la ligne de l'ennemi, avec espérance de la couper en deux, ainsi qu'il l'avait tenté en revenant de Champaubert, mais bien sur l'extrémité et en arrière de cette ligne, de façon à la tourner entièrement. Pour atteindre ce but, il alla, en passant par
(4) J'avais vu le général de Nansouty aussitôt après son arrivée k Paris, où il n'était parvenu qu'après avoir échappé miraculeusement aux Cosaques, qui l'avaient enveloppé dans les environs de Soissons, et auxquels il avait, en se jetant de sa personne dans un bois, abandonné jusqu'au cheval qu'il montait. Le tableau qu'il me traça de Ja situation physique et morale de l'armée ne pouvait que faire présager les plus tristes événements, et dans un avenir fort prochain. Il y avait au reste cela de remarquable que le découragement se rencontrait surtout dans les officiers et dans les plus élevés en grade. M. de Nansouty était attaqué d'une fièvre qui, pour peu qu'elle eOt été négligée encore pendant quelques jours, l'aurait nécessairement emporté, et en dernier résultat, les fatigues excessives de cette campagne l'avaient mis dans un état dont il n'a jamais pu se relever et qui l'a conduit au tombeau en moins d'une année.
iOi MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
Château-Thierry et la Fère-Champenoise, droit sur Arcissur-Aube. S'il parvenait à occuper cette ville, il devait lui être facile de se jeter ensuite, en suivant le cours de TAube, sur la route qui formait la base des opérations de la grande armée ennemie. Il avait depuis plusieurs jours envoyé des ordres à Paris pour appeler à lui un renfort de neuf mille hommes, et il en avait expédié d'autres aux généraux qui commandaient à Verdun et à Metz, pour que le premier eût à diriger de forts partis sur les derrières de l'ennemi dans le but de s'emparer de ses bagages, et pour que le second se hâtât d'extraire des places de la 3* division militaire dix ou douze mille hommes environ qui viendraient au plus tôt le rejoindre par la route de Châlons. Son mouvement commença en partant de Reims le 17 mars, mais au même moment il se trouva que l'armée combinée, sous les ordres du prince de Schwarzenberg, s'ébranlait de son côté et s'avançait, en abandonnant la position de Provins, dans une direction qui devait bientôt mettre les combatr tsmts en présence ; la ville d'Arcis-sur-Aube se rencontrait sur sa route comme sur celle de l'Empereur. Celui-ci y arriva le premier et se trouva ainsi maître du passage de l'Aube; mais à peine ses tètes de colonnes se montraientelles sur la rive gauche que déjà paraissaient les ennemis. Son armée ne s'élevait pas dans ce moment à plus de dix mille hommes, malgré quelques renforts déjà arrivés de Paris, et il ne pouvait faire que le lendemain ou le surlendemain sa jonction avec les troupes commandées par les maréchaux Macdonald et Oudinot, qui avaient suivi, par une ligne intermédiaire, le mouvement de l'armée combinée qu'ils avaient été chargés de contenir depuis trois semaines.
Une si grande infériorité de forces n'empêcha pas Napoléon d'engager le 20 un combat dans lequel l'avantage lui resta et qui le laissa maître du débouché dans la grande plaine qui s'ouvrait entre lui et la ville de Troyes. Ce suc-