‹ Histoire de mon tempsChapitre 92 sur 223 · RETRAITE D'ARGIS-SUR-AUBE · texte numérisé non relu

RETRAITE D'ARGIS-SUR-AUBE

ces lui persuada que Tennemi allait se mettre en retraite, et, comptant sur le désordre qui accompagnerait cette retraite, il voulut le 21 au matin commencer ce qu'il regardait comme une poursuite; mais, pendant la nuit, toutes les troupes coalisées qui étaient en arrière avaient eu le temps d'arriver, et, à son grand étonnement, à peine engagé dans la plaine, il aperçut à peu de distance des masses énormes qui ne pouvaient pas être évaluées à moins de cent mille hommes. Il lui fallut à son tour songer à la retraite, mais elle devait s'opérer par im seul point, devant des forces qui étaient cinq fois plus nombreuses que les siennes et qui attaquaient avec une grande vivacité. Jamais peut-être aucune opération ne fut plus difficile à exécuter que celle-là. Malgré leur épuisement et leur petit nombre, la contenance des soldats français fut admirable. L'action dura une grande partie de la journée. Macdonald et Oudinot arrivèrent à temps pour y prendre part. Enfin la retraite s'efl'ectua avant la fin du jour par le pont d'Arcis et par un autre pont jeté à peu de distance, sans qu'aucun corps eût été enfoncé; mais la perte fut considérable : elle s'éleva, tant en morts qu'en prisonniers, ceux-ci en petite quantité, à plus de quatre mille hommes; cette perte était énorme pour une armée déjà si affaiblie.

Napoléon, dans cette journée, comme dans celle de Brienne, alla encore au-devant du danger, en homme qui veut se faire tuer; mais les balles, les obus et les boulets dont il fut enveloppé, qui le couvrirent de terre à plusieurs reprises, l'épargnèrent toujours. Il avait certainement engagé l'action avec témérité, et malgré les reconnaissances faites par plusieurs de ses généraux, qui avaient pressenti le danger. Sa résolution ne se peut même expliquer que par la connaissance qu'il avait du faible caractère du généralissime qui lui était opposé. Encore fut-il heureux que le maréchal Ney, qui commandait son avant-garde, n'eût pas partagé son assurance, car s'il avait, au commencement de

la journée, hasardé ses troupes dans Fattaque, autant qu'il en avait reçu Tordre, s'il les avait déployées au lieu de les tenir en masse, tout était perdu. L'armée accablée par le nombre, acculée sur l'Aube en combattant, aurait été inévitablement écrasée, et le maréchal Macdonald ne serait arrivé sur la rive droite que pour être témoin du désastre. Mais une fois cela accordé, on ne sait ce dont il faut s'étonner davantage, ou de l'incroyable vigueur dont Napoléon a fait preuve dans cette journée, ainsi que tous les siens, en disputant le terrain pied à pied, ou de la malhabileté d'un ennemi qui, avec une telle supériorité de forces, n'a pas su l'accabler dans une position aussi critique. Quel parti prendrait-il le lendemain? Il n'y en avait pas un qui ne fût excessivement périlleux; il se résolut à celui qui était le plus conforme au projet qu'il avait conçu en partant de Reims et se dirigea sur Vitry. Sa marche sur cette ville ne fut point inquiétée. La petite ville de Vitry était occupée par un général prussien qui résista aux sommations qui lui furent faites. Il fallut donc la tourner et passer la Marne à gué.

Ce fut alors seulement que le nouveau plan de l'Empereur se dévoila entièrement aux yeux de ses généraux. Il donna l'ordre de se porter sur Saint-Dizier, se décidant ainsi à découvrir entièrement sa capitale et à manœuvrer fort au loin sur les derrières de l'ennemi. Il voyait clairement qu'avec d'aussi faibles effectifs il ne pouvait tenir tète aux masses concentrées de l'armée ennemie; il fallait l'entraîner dans des marches où elle serait forcée de se diviser. Le parti était sans doute hasardeux, mais il présentait encore des chances de succès ; il permettait de rallier assez facilement les dix ou douze mille hommes de la 3* division militaire qui devenaient d'autant plus nécessaires que, malgré sa réimion avec les maréchaux Oudinot et Macdonald, Napoléon n'entraînait pas à sa suite plus de vingt-cinq à trente mille combattants; et de plus il rendait possible

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