‹ Histoire de mon tempsChapitre 98 sur 223 · DÉPART DE L'IMPÉRATRICE · texte numérisé non relu

DÉPART DE L'IMPÉRATRICE

de les faire sortir de Paris à la moindre apparence de danger et de les envoyer sur la Loire, où ils seraient suivis par les ministres, et où se transporterait le siège du gouvernement (1). L'archichancelier fit connaître qu'il avait des instructions de même nature, et il paraît que l'Impératrice avait reçu aussi une lettre conçue dans le mémo esprit. Tout cela avait été écrit par l'Empereur au moment où il commençait son mouvement de Reims sur Arcis. Le départ fut donc une chose convenue et arrêtée. La résolution fut prise le 27. Le soir de ce jour je rencontrai chez M. de Rémusat, M. de Talleyrand; il n'y avait d'étrangers que lui et moi, et la conversation tomba naturellement sur le prochain départ de l'Impératrice. Je dis ce que j'en pensais et à quel point je le regardais comme devant avoir do fâcheuses conséquences pour la cause de l'Empereur. M. de Talleyrand savait déjà que telle était mon opinion; il était de ceux qui avaient lu la note que j'avais remise au duc de Rovigo. Il soutint l'opinion contraire et affirma que rien n'importait plus à Napoléon, que de ne pas laisser tomber sa femme et son fils entre les mains de ses ennemis. Je répondis que tout dépendait de l'importance qu'on attachait à la plus ou moins prompte reddition de la capitale et aux négociations dont cet événement pourrait être l'occasion. La discussion fut extrêmement vive.

M'étant retiré le premier, je reçus le lendemain matin une invitation de Mme de Rémusat à passer immédiatement chez elle. « Je n'ai pas voulu », me dit-elle aussitôt qu'elle me vit, a vous laisser ignorer ce que M. de Tal- « leyrand a dit hier au moment où vous êtes sorti; voici

(1) Je n'ai pas vu cette lettre et je ne suis pas sûr que les expressions en fussent aussi précises que je viens de le dire. Je sais que, depuis, le duc de Bassano a assuré le contraire et a prétendu qu'il y était dit seulement que, c si par suite des événements de la guerre les t communications venaient à être interceptées, on ne devait pas « perdre de vue que la personne de l'Impératrice et celle de son fils « ne devaient jamais être exposées ».

a ses propres paroles : Je n'aurais jamais cru que M. Pasquier (( fût aussi ennemi de la maison de Bourbon; il a donné le con- « seil qui pouvait lui être le plus contraire. — Eh bien I repli- (c quai-je, dites-lui de ma part, ma cousine, que je ne suis « pas, tant s'en faut, un ennemi de la maison de Bourbon; (( qu'il me serait sans doute aussi facile qu'à lui de me ral- « lier à elle; que je suis même un des hommes de France « à qui son retour pourrait convenir le mieux, et pour a mille raisons; mais en môme temps, je suis un homme a d'honneur, et toutes les fois que gens en ayant le droit « me demanderont un conseil, je le leur donnerai en a conscience. » Si j'avais eu besoin d'acquérir quelques lumières sur les intentions de M. de Talleyrand, ceci m'aurait suffi. Mais je savais déjà à quoi m'en tenir, et je vis seulement un peu plus clairement que le moment approchait où il croirait pouvoir jeter le masque, et que la prise de Paris était, sans aucun doute, l'occasion qu'il attendait.

Les nouvelles qui arrivaient étaient de moment en moment plus effrayantes. La journée du 28 se passa en préparatifs pour le départ de l'Impératrice, fixé au lendemain 29; elle-même l'annonça aux personnes destinées à l'accompagner. Il avait été résolu que l'archichancelier Cambacérès partirait en même temps qu'elle comme étant plus particulièrement chargé de diriger sa conduite. Les équipages qui devaient transporter sa suite, ses bagages et ce qui restait encore du trésor de la couronne, formaient un convoi très considérable dont la marche devait être assez lente. Il fut escorté par quinze cents hommes d'infanterie de la garde et trois cents de cavalerie, sans compter les mille hommes de cavalerie de toutes armes qui se trouvaient à Versailles et qui la suivirent jusqu'à Rambouillet. Ce gros détachement affaiblit encore d'une manière assez sensible le peu de forces dont on pouvait disposer pour la défense de Paris. La vue des préparatifs de départ

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