Chapitre XI
ambassadeur accrédité à sa cour sur le territoire d'Allemagne: on les accusait d'avoir manqué au droit des gens, en faisant violence sur le grand chemin et traitant avec indignité un homme du caractère du maréchal de Belle-fsle, qui était ministre publie. Les ministres anglais tenaient un langage tout différent, ils soutenaient qu'après la déclaration de guerre que le roi de France avait faite au roi d'Angleterre, électeur de Hanovre, ils étaient en droit d’arrêter tout officier français qui passerait sans passe-port sur le territoire de cet électorat, ils regardaient le maréchal de Belle-Isle comme officier et point comme ambassadeur, 10 puisque ce dernier caractère, n'étant point indélébile, se perd, selon eux, dès que le ministre quitte la cour où il a eu sa mission. Dans le fond la vengeance personnelle du roi d'Angleterre était intéressée à l’humiliation du maréchal de Belle-Isle qu'il accusait d'être l’auteur de la guerre d'Allemagne, celui qui l'avait forcé de donner sa voix à l’empereur Char- 15les VIT, qui l’avait obligé d'accepter la neutralité, l'année 1741, lorsque l'armée de Maillebois menaçait le pays d'Hanovre, et qui en un mot était l'ennemi juré de sa maison.
Si le roi de France avait alors des désagréments à essuyer dans les affaires publiques, il n’avait pas moins de chagrins domestiques. La 20 duchesse de Châteauroux que la piété grossière d’un évêque avait exilée de la cour pendant la maladie du roi, mourut d’affliction d’être séparée d’un prince qu’elle aimait comme son amant. Le roi, en qui ni le sacrement ni la maladie n'avaient diminué le goût qu’il avait pour madame de Châteauroux, était sur le point de la reprendre, lorsqu'il apprit qu'il l'avait 25 perdue. Les remords de l'avoir sacrifiée à la fantaisie d'un prêtre,
l'amour, la passion et des désirs qu'il ne pouvait plus satisfaire, émurent si
violemment son âme qu'il se retira du monde pour quelque temps, accablé
de tristesse. Si la maladie de ce prince fut funeste à sa maîtresse et à ses alliés, elle lui procura du moins la satisfaction la plus douce dont un
3o souverain puisse jouir: son peuple lui donna le nom de Louis le Bien- Aïmé, infiniment préférable au titre de Saint et de Grand que la flatterie, et rarement la vérité, à prodigué à tant de rois.
Depuis que la malheureuse campagne de l'année 1744 m'avait obligé à quitter la Bohême, le fardeau de la guerre me devenait presque in- 35 supportable. La guerre avait changé de face, et la Prusse était devenue | partie belligérante d’auxiliaire qu’elle était au commencement; le théâtre de la guerre était transporté en Silésie, et il ne dépendait que de la mauvaise volonté des Saxons, qui m'était connue, d'attiser ce feu dont les | flammes auraient bientôt communiqué l'incendie au centre de l'électorat 40 de Brandebourg. D'un côté la ruine du pays, et de l’autre les prodigieuses dépenses et les extraordinaires de guerre, me faisaient désirer la paix
pour sortir d’une situation épineuse et critique. Selon les alliances qui subsistaient, les Français étaient tenus à m'assister efficacement, j'écrivis au roi de France une lettre pathétique sur ce sujet, dans sa réponse il me parut beaucoup moïns touché de mes embarras que je n'avais été sensible aux siens, lorsqu'il avait la guerre en Alsace. 5
Il ne manquait plus pour achever de brouiller les affaires de l’Europe que la mort de l'empereur qui arriva le 18 de janvier 1745. Ce prince était né avec de grandes qualités dont la bienfaisance était la principale,
il la poussa si loin qu'il dérangea souvent ses propres affaires par ses bienfaits, les dernières années de sa vie furent une école d’adversité et 10 un mélange singulier de grandeurs et de revers, il perdit deux fois ses états,
et sans sa mort, qui prévint les malheurs qui l’attendaient encore, il serait sorti pour la troisième foi fugitif de sa capitale. Le décès de ce prince dissolut entièrement la ligue de Francfort, à laquelle les Français avaient déjà fait une forte brèche, en ce qu'ils n’accomplissaient aucun des points 15 de cette alliance auxquels ils étaient tenus.
Cette mort me privait de l'empereur qui était mon ami, elle séparait les intérêts des princes d'Allemagne, qui étaient liés aux miens, et elle donnait presque avec certitude l'espérance à la nouvelle maison d'Autriche de recouvrer la couronne impériale. Depuis la mort de l'empereur Char-20 les VI les temps étaient bien changés. Les Français n'avaient plus en Europe la même supériorité l’année 1744 qu’ils l'avaient l'année 1741. Leurs ministres étaient las de la guerre, et leur militaire en était dégoñté. Au fond de l’arrière-bureau politique de Versailles, on regardait la mort de l’empereur comme un dénoûment heureux, qui allait mettre fin aux 25 embarras de la France, on était déchargé des subsides énormes qu’on lui payait, et l’on espérait de faire avec la maïson d'Autriche le trafic de la couronne impériale contre une bonne paix. DrLLNE
D'ailleurs les deux tiers des électeurs étaient aux gages du roi d'Angleterre, et l'électeur de Mayence qui a une influence considérable 30 dans les délibérations des diètes et dans le collége électoral était entièrement dévoué à la reine d'Hongrie. Ce n'était pas tout; la grande difficulté consistait à trouver un candidat que l’on pût opposer au grandduc de Toscane. L’électeur palatin passait pour être trop faible, le nouvel électeur de Bavière n'avait pas encore atteint l’âge requis par la bulle 35 | d'or, et puisqu'on regardait le trône impérial comme incompatible avee celui de Pologne, on supposait que l'électeur de Saxe ne se mettrait point sur le rang des candidats. Il n’y avait donc que le grand-duc de Toscane | qu'on put proprement choisir, soutenu par les armées de la reine, son | épouse, par l'argent des Anglais et par les intrigues des prêtres. À
La cour de Versailles était dans le fond convaincue des difficultés
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