Chapitre XI
| qu’elle trouverait à exclure pour cette fois-ei le grand-duc du trône impé- | rial, elle voulut opposer les intrigues à la force, lui susciter des rivaux, et lui faire naître des obstacles, pour rendre les conditions de son accom- modement meilleures. On m'a assuré que le comte de Saxe avait con- 5tribué le plus à faire jeter les yeux du roi de France sur le roi de Pologne. | D’Argenson, ministre des affaires étrangères, saisit vivement cette idée. il jouissait d'avance du plaisir de brouiller la reine d'Hongrie avec le roi de Pologne, il ne erut point que l'ambition de ce prince résisterait à l’appât de la dignité suprême de l'empire, et il pensait seulement aux moyens 10 de l’accorder avec le trône de Pologne. Ce projet lui paraïssait bien imaginé et sûr, et il n'appréhendait d'être traversé que par la Prusse: d’Argenson n'ignorait pas les sujets de plaintes et de mécontentements | que le roi de Pologne m'avait donnés, et il ne me crut point maître de mon | ressentiment.
15 En effet, le roi de Pologne m'avait offensé si opiniâtrement, il vou- | laït me diffamer dans le monde, il avait pris à tâche de me rendre odieux, il formait tous les jours de nouveaux projets pour me nuire, des ligues, des cabales et des alliances pour bouleverser mon état au profit de son ambition, que je crois qu'il est nécessaire de vous faire le détail d’une suite 20 sans interruption de toute sa conduite dans laquelle vous remarquerez le dessein invariable tant dans les petites que dans les grandes occasions, de me faire tout le mal dont il était capable.
Dès le commencement de l’année 1744, la Saxe avait dessein de faire accéder la république de Pologne à l'alliance que le roi avait conclue 25 avec la maison d'Autriche, et qui était proprement le renouvellement de celle de l'année 1732. On proposait à la diète de Varsovie de pousser l'augmentation des troupes de la couronne jusqu'à vingt mille hommes, pour empêcher un voisin ambitieux de faire une invasion en Pologne: ce voisin ambitieux, dépeint avec les couleurs les plus injurieuses, c'était le 30 roi de Prusse. bo roi de Pologne conclut une alliance offensive et défensive avec la Russie: tout le monde se disait à l'oreille que c'était contre la Prusse. L'année 44, le roi de Pologne passa par la Silésie pour se rendre à la diète de Varsovie, on lui rendit sur son chemin tous les hon- | neurs dont on était capable, et qui sont dus aux têtes couronnées, et ce- 35 pendant on remplit Varsovie et l'Europe d’impostures grossières sur le peu d'égard et de respect qu'on avait témoigné en Silésie à la famille royale. Le passage de mon armée par la Saxe fit beaucoup crier la cour, quoiqu'on prouvât la justice de ce procédé, et qu'on alléguât l'exemple semblable du passage que les troupes saxonnes avaient pris, l’année 101711, par l'électorat de Brandebourg pour attaquer les Suédois: on trouvait cet exemple bon pour soi et mauvais pour les autres. On débitait à
Varsovie que l’envoyé de Prusse avait offert une partie de la Bohême au roi de Pologne sous la garantie de la France, moyennant qu'il prît le parti de l'empereur; personne n'avait pensé à faire de pareilles avances à ce prince, et ce qu'il y a de plus c’est qu'on n’y aurait jamais fit consentir l'empereur, qui aurait Cru démembrer son domaine paternel, s'il eût cédé 5 la moindre chose d’un royaume qu'il fallait conquérir encore. Ce qui avait pu donner lieu à ces faux bruits étaient peut-être les lettres que j'écrivis au roi de Pologne dans lesquelles je lui demandai son amitié, je lui promettai de prendre ses intérêts à cœur, et je lui proposai le mariage de sa fille, la princesse Marianne, avec le fils de l'empereur. Les 10 ministres de Prusse et de France faisaient en même temps toute sorte d'insinuations au comte de Brühl, accompagnées des promesses les plus flatteuses pour le persuader à prendre le parti de l'empereur. Ni le titre de prince de l'empire ni une principauté ni des sommes considérables ne purent l'ébranler: la place n'était plus vacante; lAngleterre, la reine 15 d'Hongrie et la Russie l'occupaient toute entière, et l'envie et la haine inexprimable qu'il avait contre la Prusse s'accordait trop bien avec les desseins de ceux à qui il s'était vendu pour qu'il pût changer de conduite. Tant de circonstances qui marquaïent la mauvaise volonté de cette cour
ne m'empêchèrent point de permettre le passage par la Silésie à six ré- 20
giments qui devaient se rendre de Pologne en Saxe: j'aecordai de bonne grâce ce qui m'aurait été difficile de refuser alors. Le roi de Pologne ne tarda plus à se déclarer après l’arrivée de ces troupes; au lieu de donner à la reine d'Hongrie six mille hommes, comme l'exprimait le traité,
il fit marcher vingt-deux mille hommes à son secours. La Saxe déclara 25 en même temps qu’elle ne permettrait le passage par ses états ni aux vivres ni aux munitions de guerre qui seraient destinées pour mon armée, et elle ne conserva plus de la neutralité que le nom.
La conduite des Saxons m'obligea enfin de les avertir de ce qu'ils allaient s'attirer, en ce que je me verrais obligé, quoiqu’à regret, d’user de 30 représailles en ressentant sur la Saxe, auxiliaire de la reine d'Hongrie, la dureté des traitements que les troupes autrichiennes avaient fait éprouver aux Palatins, alliés de l’empereur. Cette déclaration ehoqua leur présomption, révolta leur amour-propre, et augmenta encore la haine qu'ils avaient pour moi. La sortie de mon armée de Bohême transportait 35 Brüh] d’une vaine joie, il attribuait ma mauvaise fortune à son habileté,
il publiait en Europe en termes injurieux et ironiques que la reine d'Honorie devait la Bohême à la valeur des troupes saxonnes qui en avaient chassé les Prussiens.
Brühl n'était pas satisfait de ces avantages, il pensait sérieusement 40
aux moyens de me brouiller avee la Pologne. Il faut que vous sachiez
… 2m HO