Chapitre XI
de France à l'agrandissement de mon ennemi: tant il est vrai que la bizarrerie des conjonctures fait quelques fois jouer aux politiques des rôles singuliers, et qui paraissent contradictoires à ceux qui ne voient pas les ressorts qui les font agir.
5 On n’osait espérer en France que je me rangeasse aussi promptement aux désirs du roi, et le chevalier de Court, qui venait d'arriver à Berlin en qualité de ministre extraordinaire de la France eut ordre d’employer les plus forts arguments pour me déterminer en faveur du roi de Pologne du projet que l’on avait formé à Versailles. Si Court eut lieu
10 d'être satisfait de mes dispositions, je le fus très peu des propositions qu'il me fit pour la campagne que nous allions commencer. Jamais nous ne pûmes convenir d’un projet d'opération, et malgré toutes les paroles emmiellées de ce ministre, je m'aperçus que le dessein des Français n’était point de faire des efforts en Allemagne. On ne prenait aucun
15 arrangement pour les subsistances de l’armée de Bavière; les Français n'avaient pas dessein d'y ouvrir une campagne précoce; on se proposait d'employer les troupes allemandes au siége de Passau, et les françaises au siége d’Ingolstadt, sans penser aux opérations que les Autrichiens pouvaient entreprendre dans cet intervalle. L'armée avec laquelle le
20 maréchal de Maillebois s'était retiré de la Lahn derrière le Main devait être renforcée de vingt-quatre bataïllons et de dix-sept escadrons, mais les Français ne voulaient point l’employer à aucune opération, ils dirigeaient toutes leurs forces vers la Flandre où Louis XV avait résolu de faire une seconde campagne, et la diversion d’Hanovre sur laquelle j'avais
25 tant insisté dans le traité de Versailles fut absolument rejetée des Français. Après avoir épuisé en vain ma rhétorique avec les ministres français, j'envoyai une espèce de mémoire au roi dans lequel je mesurai les opérations de nos armées sur nos vues politiques, le héros et le ministre y marchait d’un pas égal, et les mouvements de ces différentes armées
so étaient tous compassés à la situation actuelle où elles se trouvaient, aux conjonctures présentes et à la possibilité de l'exécution. Je désirai qu'on fit passer le Main et la Lahn à l’armée de Maillebois, et qu'on la postât entre les cercles de Franconie, de Westphalie et du Bas-Rhin, pour ôter toute connexion entre les électeurs ecclésiastiques et l'électorat d'Hanovre,
35 pour retenir le roi d'Angleterre, qui était bridé en quelque manière par le voisinage de cette armée, et qui n'aurait osé ouvertement reconnaître la voix de Bohême ou favoriser l'élection du grand-duc; lès Français tenaient par là en respect tous les cercles de l'empire, et ils protégeaient en même temps les états de l'électeur palatin et des Hessois, leurs alliés ;
40 et quand même on ne conviendra pas de tout ceci, toutefois est-il certain que par cette position les Français étaient les maîtres de traîner l'élection
Frédéric IL., hist. de mon temps. 23
impériale tant qu'ils le voulaient, et qui gagne du temps a tout gagné. Je demandai pour l’armée de Bavière qu’on la pourvût à temps de subsistances, et surtout d’un bon général pour la commander. J'insistai sur ce qu'elle se rassemblât aussitôt que les Autrichiens commenceraient
à remuer dans leurs quartiers pour que les Prussiens en Silésie et les 5 alliés en Bavière fissent en même temps leurs efforts contre leurs ennemis. Je déclarai de plus que la campagne de l'année 44 m'avait fait revenir des pointes à la guerre, que je ne m’enfoncerais pas plus avant dans le pays ennemi que je ne pourrais être suivi de mes subsistances, et qu'ayant les Autrichiens et les Saxons sur les bras, et me voyant menacé par la 10 Russie, j'avais besoin plus que jamais d'agir avec prudence, et que si les Français ne prenaient pas de bonnes mesures pour traverser l'élection impériale, je me verrais obligé ainsi que les autres membres de la ligue de Francfort de faire ma paix avec la reine d'Hongrie. Je n’eus seulement pas de réponse à ce memoire, mais les Français ne tardèrent guère 15 à s’en repentir. On chargea Valory d'aller à Dresde, persuader au roi de Pologne qu'il sollicitait la dignité impériale. Ce ministre promit à Dresde plus que le roi de France et ses alliés ne pouvaient accomplir. Brühl ne déclara point les volontés de son maître; il amusa Valory qui revint à Berlin aussi incertain du succès de sa négociation, qu'il avait 20 été en y allant. Dans le fond les intérêts de la Pologne liaient les mains aux Saxons, sans compter la dépendance dans laquelle :les tenait la Russie, le traité de Varsovie et les guinées anglaises.
Tous ces faits me confirmérent dans l'opinion que le grand-duc deviendrait empereur, que l’armée des alliés serait malheureuse en Bavière, 25 et que les Français avaient à cœur leur campagne de Flandre, et négligeraient les affaires de l'Allemagne et les intérêts de leurs alliés.
Il était à souhaiter qu’on eût pu amener les esprits à quelque conciliation pour parvenir à une paix générale, d'autant plus désirable qu’elle prévenait une grande effusion de sang inutile, et ramenait le calme après 30 lequel toute l’Europe soupirait depuis long temps. Mais les tisons de la Discorde paraissaient avoir gagné de nouvelles forces; les conjonctures du temps leur fournissaient de nouveaux aliments, et les bourses des grandes puissances n'étaient pas encore épuisées. Cependant j’entamai une négociation en Angleterre pour la pacification de l'Europe malgré le 35 peu d'apparence que j'avais d'y réussir, ne fondant mes espérances que sur la révolution qui venait d'arriver dans le ministère anglais.
Depuis que Carteret avait fait le traité de Worms, il avait perdu l'affection de la nation anglaise dont l'esprit changeant et inquiet traite ses ministres comme souvent il voudrait traiter ses rois. On reprocha à 40 Carteret d’être emporté et fougueux, et d’avoir de ces âmes audacieuses