Chapitre XI
Campagne d'Italie. Campagne de Flandre. Ce qui se passe sur le Rhin. Faits qui précèdent la campagne de Silésie. Bataille de Friedeberg. Poursuite des ennemis en Bohême. Rupture de Saxe projetée. Traité d Hanovre. Élection de l'empereur avec 5 tous les faits qui y ont rapport. Bataille de Sohr. Retour de l'armée en Silésie. Avant que de vous détailler les opérations des armées prussiennes œuvresIIT en Silésie, je crois qu’il est à propos de vous rapporter en peu de paroles ce qui se passa dans le cours de cette année tant en Italie qu'en Flandre et sur le Rhin. Cet ordre, évitant beaucoup d'épisodes et de récits entre- 10 coupés, donnera plus de netteté aux matières, et vous les représentera dans leur connexion comme en un tableau où le dessein des figures principales n’est ni confondu ni offusqué par les figures du second ordre, qui ne serventfque de groupes, où les clairs et les ombres sont placés chacun en leurs lieux: et en un mot le récit détaché des campagnes de mes 15alliés me laissera plus de liberté pour vous faire ensuite une narration suivie des succès des armées prussiennes en Silésie, en Bohême et en Lusace.
Resouvenez-vous que M. de Gages avait pris son quartier à Terni, après avoir établi ses Espagnols et ses Napolitains des deux côtés du 20 Tibre. M. de Lobkowitz avait son quartier à Imola: larmée de Don Philippe était en partie en Savoie et en partie dans le comté de Nice. Les Espagnols ouvrirent la campagne par la prise d’Oneglia, après quoi l'armée française et espagnole s’assembla aux environs de Nice. Le prince de Lobkowitz s'avança jusqu'à Césène; M. de Gages marcha à 25 lui, le battit le 31 de mars auprès de Rimini, lui fit sept cents prisonniers, et le poursuivit jusqu’à Lugo, d’où le prince de Lobkowitz se retira par Bologne, passa le Panaro, et se posta à Campo-Santo. M. de Gages passa presque en. même temps le Panaro auprès de Modène, et s’avança sur les bords de la Trébie d’où il s’ouvrit une communication avec l’Infant 30 par l’état de Gênes. Le prince de Lobkowitz s'avança à Parme où il assembla quinze mille hommes dans l'espérance d'empêcher la jonction 95. des deux armées, mais M. de Gages passa l’Apennin et la rivière de Magra, sans s'embarrasser des troupes qui harcelaïent son arrière-garde ; il défila sous les murs de Gênes et gagna la vallée de Polcevera; ce qui 35 engagea les Autrichiens à se porter sur Tortone. Don Philippe et Maillebois quittérent les environs de Nice au 1° de juin, marchèrent le long de la mer en remontant la rivière de Gênes, et continuèrent leur route, sans s’embarrasser de douze vaisseaux de guerre anglais qui leur lâchaient de grandes bordées à leur passage, et leur tuèrent du monde. Les
Espagnols éprouvèrent presque en même temps les vicissitudes de la bonne et de la mauvaise fortune. Si les Piémontais furent assez rusés pour leur brûler huit magasins qu’ils avaient formés à Ventimiglia, les Génois se déclarèrent contre le roi de Sardaigne, et joignirent dix mille hommes de leurs troupes à celles de l’Infant. 5
Les Autrichiens rappelèrent M. de Lobkowitz d'Italie à la fin de juillet. pour qu'il partageât avec le duc de Lorraine le commandement de l'armée de Bohême. Schulenbourg remplit son poste jusqu’à l’arrivée du prince de Lichtenstein, à qui le commandement de l'Italie était décerné. Schulenbourg ne fut pas plus heureux contre de Gages que l'avait été son 10 prédécesseur, tant le génie de l'Espagnol avait ascendant sur celui de ses rivaux. De Gages poussa son nouvel adversaire de Novi jusqu'à Rivalta, tandis que Don Philippe pénétra dans le Montferat par Caiïro, s’empara d'Aqui, et se joignit avec l’armée espagnole et napolitaine à Asti. Schulenbourg passa le Tanaro, et se posta au confluent de cette rivière dans 15 le Pô auprès d’un bourg nommé Bassignana. L'Infant profita de l’occasion, il fit investir Tortone, et marcha aux Autrichiens qui se retirèrent derrière le PÔ, brûlèrent et détruisirent derrière eux tous leurs ponts. Tortone se rendit aux Espagnols avec sa citadelle. Un secours de huit mille Espagnols et Napolitains arriva de la Romagne sous les ordres du 20 duc de La Vieuxville, passa par le duché de Florence, prit Plaisance avec sa citadelle, et contraignit les Autrichiens à quitter le Parmesan. De Gages passa aussitôt le P6 à Parpanasso, tandis que l'Infant quitte Alexandrie, franchit le Tanaro, attaque les Autrichiens le 27 de septembre à Bassignana, et les bat à plate couture: il fait mettre le siége à 25 Alexandrie qui se soumet, à la citadelle près; Valence, Vigevano et beaucoup d’autres endroits que je ne nomme point reçurent les lois du vainqueur.
C'était dans ces conjonctures que le prince de Lichtenstein arriva de Vienne pour prendre le commandement d'une armée battue, affaiblie et 30 découragée. Je n’examine point si la cour de Vienne s'était trompée dans le choix de ce général ou non, il est sûr qu'il ne porta aucun remède au délabrement des affaires: personne n’empêcha les Espagnols de profiter de leurs avantages. Le roi de Sardaïgne se vit obligé de leur abandonner Casal; Asti et Lodi furent pris de force. L'’Infant entra victorieux 35 dans Milan, et bloqua avec dix-huit mille hommes la citadelle de cette ville. C’est ainsi que la fortune des Espagnols les rendit les maîtres dans une campagne de presque toute la Lombardie. Turin restait au roi de Sardaigne et Mantoue à la reine d'Hongrie: à la réserve de ces deux places et de quelques citadelles masquées, tout le pays était soumis aux 40. armes victorieuses des Bourbons.