Chapitre XII
Ces succès rapides étaient dus aux talents et au génie supérieur de
M. de Gages, et en partie au secours des Génois. La prospérité est
aveugle et confiante : elle assoupit ces vainqueurs de l'Italie sous l'ombre
de leurs lauriers et aux acclamations de leurs triomphes. Il était néces-
5 saire et indispensable d’avoir les citadelles d'Alexandrie et de Milan pour
assurer la position de l’armée espagnole et l'établissement de ses quar-
tiers. Un peu d'activité et de vigilance aurait suffit pour s’en rendre
maître; mais les Espagnols parurent manquer d'haleine, lorsqu'il ne
leur restait plus à faire qu'un léger effort pour fournir la carrière et rem- 10 porter les prix.
L'Italie n’était pas le seul théâtre où les Bourbons voyaient prospérer leurs armées: Louis XV s'était mis en personne à la tête de son armée de Flandre, composée de quatre-vingt mille combattants. Le maréchal de Saxe commandait sous lui. Les Français firent de fausses démon-
15 strations sur Mons et d'autres places de Flandre qu'ils menaçaient d'un siége; mais ils se déclarèrent en même temps en faisant investir Tournai subitement. Cette ville était défendue par une garnison de neuf mille hommes de troupes de la république de Hollande, elle était une des principales forteresses de la barrière: la bonté de ses ouvrages et la force
20 de sa citadelle que Vauban avait construite la plaçait avec justice au rang de premières villes fortifiées de l’Europe. Les alliés avaient cin-
quante mille hommes à opposer à la puissance de Louis XV. Le duc de Cumberland et le maréchal de Künigsegg qui commandaient cette armée la firent avancer du côté de Tournai et vinrent camper dans les plaines
25 d'Anderlecht. La tranchée fut ouverte le 1° de mai malgré le voisinage des ennemis, et les alliés qui sentaient de quelle importance il était pour eux de sauver Tournai se résolurent sans faire attention à l'inégalité du nombre de tout hasarder pour obliger les Français à lever ce siége.
Du côté du sud, en remontant la rive droite de l’Escaut à un demi-
30 mille d'Allemagne de Tournai, est situé le village de Fontenoi, bourg obscur de lui-même, mais qui sera désormais célèbre dans l’histoire depuis le grand événement qui porte son nom. Ce fut dans cette contrée que le maréchal de Saxe trouva un terrain assez avantageux pour faire avorter le dessein du duc de Cumberland qu'il avait pénétré. Il ne laissa dans 35 ses lignes que les troupes qu'il fallait pour continuer le siége, et il appuya la droite de l’armée à l'Escaut, garnissant d'infanterie et de canon le village d’Antoing qui est situé au bord de cette rivière. II forma ses deux lignes d'infanterie en potence, commençant au village d'Antoing et ayant le mont de la Trinité à l'extrémité de leur gauche; la cavalerie, rangée 40 derrière l'infanterie, faisait la troisième ligne; de plus, le village d’Antoing était flanqué par une batterie qui s'élevait de l'autre côté de l'Escaut ;
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trois redoutes lardées d'infanterie et de canon couvraient le front de sa bataille, et du centre de l'infanterie, tirant vers la gauche, régnait un bois dont on avait fait un abatis impraticable.
Le 11 de mai, au lever de l'aurore, l’armée des alliés déboucha du bois de Barry, et parut dans la plaine où elle se forma sur deux lignes 5 vis-à-vis de l’armée française. La gauche des alliés engagea l'affaire. Les Hollandais voulurent emporter les villages de Fontenoi et d’Antoing, mais ils furent vigoureusement repoussés deux fois de suite; les Anglais essuyèrent un sort pareil à l'effort qu'ils firent pour s’emparer des redoutes françaises. M. de Künigsegg jugea alors qu'il perdrait un monde infini, 10 et qu'il rebuterait ses troupes, s’il s’opiniâtrerait davantage à vouloir forcer ces postes, si bien pris et si bien défendus; il essaya de pénétrer par l'intervalle qui était entre les villages et les redoutes des Français. Si ce projet lui avait réussi, toutes les troupes françaises qui garnissaient les villages et les redoutes tombaient en sa puissance, et sa victoire aurait 15 été semblable à peu près à celle de Hôchstädt. Voici ce qui arriva: il forma deux lignes d'infanterie avec lesquelles il marcha droit à l'infanterie française, mais l’étroit espace qu'il y avait entre les villages et les redoutes fit que son infanterie reçut un feu si prodigieux dans son flanc droit et dans son flanc gauche qu’elle changea de position et devint trian- 20 gulaire, en se rétrécissant par les ailes. Le centre de cette infanterie, moins exposé, avança néanmoins, attaqua et renversa les gardes françaises: ce mouvement acheva de décider la figure de ce triangle, et le rétrécissant encore, en fit une espèce de colonne, et cette colonne dont on a tant parlé n'était que l'effet de la confusion et du désordre. Si les géné-25 raux alliés avaient pu profiter dans ce moment critique du trouble des Français, en prenant de deux côtés leur ligne d'infanterie par le flanc, 1l est à croire qu'ils remportaient la victoire; mais dans le temps qu'ils remédiaient à leur propre confusion, le maréchal de Saxe les fit attaquer par la maison du roi et par les Irlandais qui lui servaient de réserve. 30 Les Anglais se virent assaillis à leur tour, on les entama de tous les côtés, ils furent chargés de front, d’autres les prirent en flanc, et après
. quelques vigoureuses attaques les Français les firent plier, les rompirent
et les poursuivirent jusqu’au bois de Barry. Selon l'opinion commune, les alliés perdirent dix mille hommes à cette bataille, quelques canons et35 partie de leur bagage. Ils se retirèrent par Leuse, sous le canon d'Ath et au camp de Lessines, en abandonnant aux Français et Tournai et le champ de bataille. |
Louis XV et le Dauphin payèrent de leur personne dans cette journée décisive pour la France, si le roi ne l’en eût empêché, le Dauphin 40 aurait chargé les ennemis à la tête des gardes du corps. L'on m'a assuré