‹ Histoire de mon tempsChapitre 110 sur 149 · Chapitre XII · texte numérisé non relu

Chapitre XII

que Louis XV dit à son fils le lendemain de cette journée, en passant sur le champ de bataïlle : »Vous voyez ici sur ce champ de massacre le spectacle sanglant des victimes qui ont été immolées aux haiïnes politiques, et aux passions effrénées de nos ennemis; que la mémoire vous en soit 5 présente sans cesse pour vous empêcher de vous jouer de la vie de vos sujets, et de prodiguer leur sang dans des guerres injustes.« Le maréchal de Saxe qui était hydropique, et que la malignité soupçonnait d’avoir le pian, reçut du roi les éloges les plus flatteurs sur ce qu'il s'était, pour ainsi dire, arraché des bras de la mort pour vaincre les ennemis de 101a France. Je lui écrivis pour le féliciter sur la gloire, dont il venait de se combler, en lui marquant à quoi il sengageait avec le public qui s’attendait à de plus grandes choses encore du maréchal de Saxe en santé que du maréchal de Saxe à l’agonie. L'Europe se vit inondée de gazettes versifiées qui annonçaient ce grand événement; mais il faut avouer que 15 dans cette occasion le temple de la Victoire parut aux yeux des Français mêmes plus brillant et mieux servi que celui des Muses. La prise de Tournai servit à confirmer la victoire des Français. La garnison qui s'était réfugiée dans la citadelle se rendit le 19 de juin. La capitulation fut signée, à condition que les quatre mille hommes qui évacuèrent la 20 citadelle ne pourraient faire aucun service militaire dans l’espace de dix-huit mois à compter du jour de la signature.

Le roi de France renforça son armée de Flandre par un détachement de vingt mille hommes de l’armée du Rhin, où le prince de Conti venait de remplacer le maréchal de Maïllebois, qui servait cette année en Italie.

25 Comme ce détachement, fait si hors de saison, choque également les règles de la guerre et de la politique, il est nécessaire que j'entre dans quelque discussion pour en développer les véritables motifs. Malgré les ressorts que la France avait fait jouer en Saxe pour persuader au roi de Pologne qu'il lui convenait d'occuper la place de Charles VIT, et malgré

30 le peu de succès de ces intrigues diverses, les négociations continuaient toujours à Dresde. Le comte de Saint-Séverin qui avait bien servi la France en cette cour, mais que Brühl haïssait, parce qu'il était clairvoyant, fut relevé par le marquis Vaugrenant. Celui-ci se crut plus fin que le ministre saxon, et voulant s’insinuer auprès de lui, il en fut dupé.

35 Brühl persuada au marquis de Vaugrenant que pour faire une paix à des conditions avantageuses, la France avait un parti sûr à prendre, qui était de ne mettre aucuns obstacles à l'élection du grand-duc de Toscane, et de tenir l'armée du prince de Conti sur le Rhin dans l'inaction; que cette condescendance fléchissait l'humeur irréconciliable de la reine d'Hongrie,

40et même que les Français pourraient se servir plus utilement de ces troupes sur les bords de l'Escaut que sur ceux du Main. Le malheur

voulut que le conseil de Louis XV donna aveuglément dans ce projet; le dégoût de la guerre privait de jugement ces ministres qui devaient examiner scrupuleusement, si les Saxons agissaient sincèrement avec eux, ou s'ils employaient ces ruses pour les dérouter dans leurs desseins et les brouiller avec leurs alliés. L'armée du prince de Conti fut mise par son affaiblissement hors d'état de résister aux Autrichiens. Le grand-duc fut élu sans opposition, la paix ne se fit point et l'amour-propre des Français leur interdit jusqu'aux reproches.

Je reviens à l’armée de Flandre où j'ai laissé les Français auprès de Tournai: ils en décampèrent après la réduction de la citadelle. L'armée se mit en trois corps, dont l’un se posta à Courtrai, le second vers Saïint- Guislain et le troisième à Condé. Le général Du Chayla battit avec son détachement le général Molé que le duc de Cumberland envoyait avec cinq mille hommes pour se jeter dans Gand. Cet échec mit la terreur

dans l’armée des alliés, et elle décampa de Bruxelles. Gand, Bruges et 15

Oudenarde se rendirent presque en même temps aux Français, et la campagne se termina par les prises de Nieuport, Dendermonde, Ostende et Ath; après quoi le maréchal de Saxe fit entrer son armée en quartiers derrière la Dendre. Cette campagne était aussi glorieuse aux armes

françaises que celles de Bohême leur avaient été flétrissantes. Si Louis 20

XIV fit de plus grands progrès dans la campagne de 1672, il se vit obligé d'abandonner ses conquêtes avec autant de rapidité qu'il les avait faites, au lieu que Louis XV, après s'être assuré la conquête d’une des plus fortes places de l'Europe par une bataille signalée, et après avoir soumis un grand nombre de villes à son obéissance n’abandonna aucune de celles qu'il prit.

Les résolutions du cabinet de Versailles et l’affaiblissement de l’armée du Rhin après le détachement considérable qui était marché en Flandre obligeaient le prince de Conti d'abandonner sa position avantageuse, et de se retirer derrière le Main; je renvois le détail de sa campagne à l'endroit de cette histoire où il sera parlé de l'élection impériale.

Les campagnes d'Italie et de Flandre avaient commencé toutes les deux plus d'un mois avant celle de Silésie. Mon armée et celle des Autrichiens étaient entrées en quartiers à la fin de janvier, et elles avaient besoin également de quelques moments de relâche pour respirer. Je jugeais que si je ne prévenais le dessein des Autrichiens, l’orage allaït fondre sur la Silésie, mais je risquais plus en entrant en Bohême qu’en voyant venir l'ennemi. Cette considération me détermina ‘à choisir des quartiers de cantonnement au centre de ce duché qui m'approchaïent

également des passages de la Haute- et de la Basse-Silésie par où l’en-40

nemi pouvait venir. (Ç'aurait été un projet insensé que d'entreprendre de

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