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Chapitre Ier

terrain immense qui composait la vaste et puissante monarchie moscovite; cette étendue fait au delà de huit cent milles d'Allemagne de longueur, sur trois et quatre cent milles de largeur. Cet état barbare était presque inconnu au monde avant Pierre I*, ezar de Russie, grand homme 5 qui devint le fondateur et le législateur de cet empire. Ces peuples étaient des sauvages dont son génie infatigable fit des hommes, des soldats, des ministres, et dont il voulut de plus faire des philosophes, il fonda la florissante ville de Pétersbourg, et y établit une formidable marine; enfin ce prince vint à bout de faire respecter sa nation, et de faire

10 admirer ses talents singuliers de l'Europe entière.

Cette vaste monarchie était gouvernée, l’année 1740, par Anne Iwanowna, nièce de Pierre I® à qui la succession du trône était dévolue par la mort du jeune empereur Pierre IT, petit-fils du restaurateur de cet empire. Le règne d'Anne était marqué par une foule d’événements mémo-

15 rables, et par les grands hommes en tout genre dont elle était assez habile ou assez heureuse de se servir. Les armes de cette princesse donnérent un roi à la Pologne; elle envoya dix mille Russes au bords du Rhin au secours de l'Empereur, dans un pays où l’on connaissait à peine le nom de Russie.

20 La guerre qu’elle fit aux Turcs était le cours des prospérités et de triomphes, et lorsque Charles VI demandait la paix aux infidèles jusque dans leur camp, elle dictait à Pétersbourg la loi qu'il lui plaisait de prescrire à l'empire ottoman. Elle fit fleurir les sciences dans sa ville capitale, elle envoya même une compagnie de voyageurs pour découvrir

25 une route par Kamtschatka, plus abrégée et plus commode que celle qui était connue, pour faciliter le commerce que les Moscovites font avec les Chinois.

Anne avait des qualités qui la rendaient digne du rang qu’elle occupait; ses idées étaient nobles, ses résolutions fermes et ses projets sou- 30tenus: libérale en ses récompenses, sévère en ses châtiments, bonne par tempérament, et voluptueuse sans désordre. Biron, son favori et son ministre, qu’elle avait fait duc de la Courlande, sa patrie où les gentilshommes lui disputaient même les preuves d’une ancienne noblesse, Biron, dis-je, était l'unique ministre qui eût de l’ascendant sur le génie de 35 cette princesse: cet homme était vain, grossier et cruel envers ceux dont il croyait avoir des offenses; mais ferme dans les affaires, ne craignant point les grandes entreprises, quelque vastes qu’elles parussent, ambitieux et voulant porter le nom de sa maîtresse jusques au bout du monde; d'ailleurs ignorant et fier, avare pour amasser des trésors, et | 10 TT à les dépenser, et qui, possédant quelques TA utiles, n’en avait aucune des agréables.

L'expérience avait formé sous le règne de Pierre [* un homme dont la sagesse devait soutenir le poids de ce gouvernement sous les différents maîtres qui l'ont administré successivement: c'était le comte Ostermann, pilote habile et expert qui dans l'orage des révolutions conduisait d’une main égale et sûre le gouvernail de l’état. Il était Westphalien et d’une 5 extraction assez basse, mais le génie et le talent ne sont-ils pas au dessus de la naissance? Ostermann était parvenu au ministère en passant par tous les grades inférieurs: c'était la récompense de son mérite que le poste, qu'il oceupait, il connaissait la Moscovie comme un anatomiste habile connaît le corps humain, il était capable de grandes entreprises, 10 et d'une conduite fort modérée: circonspecte ou hardi selon que les conjonctures l’exigeaient, et renonçant aux intrigues de la cour pour se conserver les affaires de l’état.

La Russie avait encore d’autres habiles ministres au rang desquels ont peut mettre les deux comtes de Lüwenwolde et le vieux Golowkin. 15 A la tête des armées brillait le comte de Münnich, Allemand de naïssance, qui du service saxon était passé à celui de Moscovie, il jouait le rôle du prince Eugène en Russie, C'était le héros de cette nation, aussi avait-il jusques aux vices des grands guerriers: superbe, audacieux, entreprenant et heureux, son ambition était violente, ses volontés entières, 20 ses vues étendues: prodigue de la vie des soldats, et sacrifiant tout à une réputation que ses succès lui confirmaient. Lacy, Keïth et une pépinière d'habiles généraux servaient et se perfectionnaient sous son commandement.

Dix mille hommes de gardes, cent bataillons qui faisaient soixante 25 mille combattants, vingt mille dragons et deux mille cuirassiers, qui formaient ensemble une armée de quatre-vingt-douze mille hommes faisaient le nombre des troupes réglées de l’état; si vous y ajoutez vingt-cinq mille hommes de milice et autant de Cosaques, de Tartares et de Calmouks qu'il plaisait à l’impératrice d'assembler, vous verrez qu'il était facile à 30 cette puissance de former une armée de cent soixante-dix combattants. La flotte n’était pas nombreuse, douze vaisseaux de ligne, vingt-six brulots ou autres vaisseaux et quarante galères la composaient.

Les revenues de limpératrice montaient à quatorze jusqu'à quinze millions d’écus, ce qui paraîtra peu pour une aussi immense étendue de 35 pays; mais ce qui est cependant une grande somme dans ce pays-là par rapport au bas prix des denrées, et que tout y est à beaucoup meilleur marché qu’en Europe, cent mille hommes ne sont pas aussi onéreux à entretenir en Moscovie que cinquante mille en Allemagne, à cause que le prêt que le commun soldat reçoit est très médiocre, et qu’on lui fournit 40 de tout en nature, comme de pain, de ris, de sel ete.; de là vient cet

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