Chapitre Ier
équipage énorme, que les troupes russiennes traînent après elles et qu'on
a vu dans les armées du maréchal de Münnich autant de chariots que de
combattants ; mais cela ne doit point surprendre, car, comme je l'ai dit,
les chevaux, les bœufs et toutes les denrées sont à si vil prix que la dé- 5 pense en est fort modique.
Pierre [* avait eu un projet que jamais prince n’a eu que lui; à l'opposé de tous les conquérants qui ne pensent qu'à étendre leurs limites, il voulait rétrécir les siennes ; en voici la raison: ses vastes états étaient très peu peuplés, on ne comptait que douze millions d’âmes dans tout ce
jo grand empire, ce prince voulait donc obliger ses sujets de s'établir tous entre Pétersbourg, Moscou et dans l'Ukraine pour bien peupler et cultiver ce pays-là, qui par conséquent aurait été aisé à défendre, d'autant plus que les provinces qu'il abandonnaït devenaient des grands déserts qui séparaient ses états des Persans, des Tures et des Tartares:; ce projet
15 comme beaucoup d’autres furent interrompus par sa mort. Quelques soins que Pierre [° eût pris d'établir le commerce de cette nation, on ne pouvait le comparer avec aucun de ceux que font les nations du Sud, mais il y à grande apparence qu'il ira en augmentant, et qu'il pourra devenir très considérable. Les Russiens sont nés avec un esprit de four-
20 berie, intéressés à l'excès, ils ont l’adresse de copier, mais ils manquent du génie de l’invention. Les grands sont factieux, le peuple stupide et malheureux. L’ivrognerie et la débauche la plus crasse sont les vices où ils $abandonnent assez généralement: aussi l'académie des sciences ne fit-elle aucun élève moscovite.
25 La monarchie russienne était à quelques égards l’arbitre du Nord : elle avait la main dans tous les affaires de l’Europe, et se voyait flattée de tous ses voisins; personne ne pouvait gagner en faisant la guerre à cette formidable nation: ses limites sont presque toutes désertes, et il y avait beaucoup à perdre avec elle, en exceptant même les grands ha-
30 sards des batailles par cet essaim innombrable de Tartares et d’autres vagabonds dont les pillages et les incendies dévastaient des contrées par des incursions, sans même que l’armée ne s’en melât. Les guerres des Moscovites c'était l’abîme des provinces, et ils croyaient que leur alliance était une protection qu’ils accordaient à leurs clients.
35 C'était principalement sur la Pologne que s’étendait l'influence de la Russie. Cette république avait été forcée d’élire Auguste Il, électeur de Saxe pour lequel cette nation avait d'autant plus de répugnance que son père avait déjà occupé le même trône. Les intérêts divisés des grandes familles entretiennent toujours la désunion dans ce
royaume, où par conséquent le roi rencontre dans toutes les occasions un parti puissant qui lui est opposé; ce parti change selon que les charges viennent à vaquer, auxquels les grands aspirent. Le roi a le privilége d'en disposer; mais il n’a point celui d’en dépouiller celui qui les possède une fois. La diète s’assemble tous les trois ans, le lieu où elle se tients doit alterner entre Varsovie et Grodno, tous ceux qui postulent des bénéfices, qui demandent des palatinats et des starosties s’attachent au parti de la cour, et lui vendent leurs voix pour la diète, leur ingratitude et leur légèreté les fait changer de parti aussitôt que leurs vœux sont comblés; la cour met sa politique à garder le plus qu’elle peut des charges 10 vacantes vers les diètes, elle fait ses intrigues dans les diétines ou assemblées des palatinats, et elle met sa plus grande attention à l'élection d'un maréchal de la diète qui lui soit favorable; malgré toutes ces mesures la diète de pacification qui se tint après l'élection d'Auguste est la seule que la cour ait pu faire subsister; cela ne doit pas suprendre, car 15 il suffit qu'un seul nonce s'oppose aux résolutions de cette assemblée et dise Je n'y consens pas pour que la diète soit rompue.
Les familles des Czatoryski, des Poniatowski, des Potocki, des Tarlo, des Lubomirski sont les principales de la Pologne. Les comtes Poniatowski et Tessin ont eu, ce me semble, un sort égal dans la ré- 20 putation que l’Europe était hâtée leur donner. — Tout est presque gentilhomme dans ce pays; les grands ont beaucoup de vassaux, le peuple est serf, et par conséquent très malheureux; c’est encore l’ancien gouvernement sarmate qui s’est toujours soutenu tel par l'intérêt qu'y prennent les puissances voisines. En Pologne l'esprit est tombé en quenouille, les 25 femmes font les intrigues pendant que leurs maris s’enivrent, ce sont elles qui parlent de la politique, qui lient les partis et qui font mouvoir les ressorts de la diète.
Ce pays est sans commerce et sans manufacture. Dans la maison de chaque seigneur il y à un juif qui la gouverne, qui fait ses affaires et ses 30 emplettes, les villes de Francfort sur l'Oder, de Breslau, de Leipzig, de Danzig et de Koenigsberg font payer à la grossièreté de ce peuple le tribut à leur industrie. |
La Pologne entretient tout au plus douze mille hommes de troupes régulières, dans les guerres les diètes peuvent assembler le comput ou 35 arrière-ban, dont l'institution est que les seigneurs s’assemblent à un rendez-vous avec un certain nombre de leurs sujets armés ; Auguste I" voulut assembler ce comput, mais vainement cela fut-il entrepris. — Les guerres en Pologne se font la plupart par confédération : les grandes familles du même parti assemblent leurs vassaux armés, ce qui compose 40 une multitude sans discipline et sans règle, un ramas méprisable d’une