Chapitre XII
établirent trois batteries qui tiraient en écharpe, et en se flanquant. Les troupes prussiennes en furent fort incommodées dans leur marche. Ces difficultés n'étonnèrent point le prince Charles, il s'empara des défilés les plus considérables et des hauteurs les plus voisines avec quelques corps 5 d'infanterie, et au débouché des chemins creux il forma sur-le-champ les cuirassiers de Gessler et les dragons de Louis. Ceux-ci attaquérent l'épée à la main avec toute la valeur et impétuosité possible le régiment d'infanterie autrichien d'Ogilvie, en taillèrent en pièce la plus grande partie, tombèrent ensuite sur celui d'Esterhazy, qui faisait la seconde 10 ligne, l'enfoncèrent, en passèrent beaucoup au fil de l'épée, et fondirent brusquement après s'être ralliés sur les dragons de Gotha, qui devaient soutenir l'infanterie autrichienne, les rompirent, les mirent en déroute et firent un grand massacre des fuyards. Les ennemis laissèrent plus de huit cents morts sur la place; les troupes irrégulières qui avaient été 15 jusque là les spectateurs tranquilles de ce combat, craignant apparemment un sort plus funeste pour eux, s’enfuirent dans les bois, en jetant des cris affreux.
Le prince Charles donna dans cette journée des marques de valeur et de conduite digne du sang du Grand Électeur, dont il est sorti. Le 20 général de Schwerin qui chargea à la tête de ces deux régiments de cavalerie ÿ acquit une réputation d'autant plus éclatante que l’on peut compter cette belle et grande action comme époque de la cavalerie prussienne. J'ai vu depuis cette action glorieuse changer en bien l'esprit de tout ce corps. L’heureuse expérience de mes nouvelles manœuvres donna 25 à la cavalerie une opinion favorable de sa façon de combattre, et l'exemple d’une valeur si brillante et si rare lui inspira une plus grande confiance en elle-même. (C’est une chose étonnante que la promptitude avec laquelle l'audace ou la terreur se communiquent à la multitude. Ceux qui commandent des armées doivent se faire surtout une étude du cœur et de 30 l'esprit humain pour apprendre à conduire les hommes par l'appât de la louange, du blâme, des punitions et des récompenses; le vulgaire est flexible aux impressions qu'on veut qu'il reçoive. Pour le mettre dans cette disposition d'esprit propre à l'exécution des entreprises vigoureuses, il faut détruire les préjugés désavantageux qu’il a adoptés de lui-même 35 sans réflexion, et l’élever au point qu'il présume mieux de ses forces et de son courage que de celles de son ennemi. Dans l’âme de l'officier l'émulation que donnent de beaux exemples éveille et tire d'une léthargie honteuse des talents, qui peut-être sans la piqûre de cet aiguillon resteraient ensevelis pour jamais. Le mérite estimé et récompensé excite 40 l'amour-propre de ceux qui en sont les témoins: à Rome plus qu’on donnait des couronnes civiques et des couronnes de laurier aux vainqueurs,
plus on y vit des généraux qui méritaient ces distinctions. Il était done nécessaire de faire valoir dans l’armée la glorieuse action de Jägerndorf. Schwerin et ceux qui avaient combattu avec lui y furent reçus comme en triomphe. La cavalerie voulut l’égaler ou le dévancer même dans la belle carrière qu’ils allaient courir ensemble. Le fantôme brillant de la 5 gloire frappa leurs yeux, tenant d'une main l'immortalité et leur présentant de l’autre les palmes de la victoire, ils n'étaient que des hommes, ils devinrent des héros. Tant les grands exemples ont le pouvoir de subjuguer l'esprit humain et de l’entraîner à leur suite.
Toute mon armée se trouva rassemblée le 28 de mai dans les cam- 10 pagnes de Franckenstein, hormis les troupes qui étaient employées à défendre les places et le corps du général Hautcharmoy, consistant en six bataillons et deux régiments de hussards avec lesquels ils devaient faire face aux Hongrois, ayant les forteresses de Brieg et de Neisse où il pouvait se retirer après ses courses lorsque la trop grande supériorité des ennemis 15 l'empêcherait de tenir la campagne.
J'étais alors dans une situation très scabreuse: la politique m'offrait des abîmes; la guerre des hasards et la finance un épuisement presque total. C’est dans ces occasions où il faut lutter contre les obstacles et rassembler toutes les forces pour se préserver de sa ruine par tous les 20 moyens imaginables dont il faut faire usage, lorsqu'il est temps encore. Je m'adressai à tous mes alliés, et je mis tout le feu dont j'étais capable dans les négociations. La France était la seule puissance de laquelle je pouvais attendre des secours réels. Je lui fis représenter l’impossibilité où je me trouvais de soutenir longtemps cette guerre dont tout le poids 25. tombait sur moi: je la sommai d'accomplir nos traités, et, comme les ennemis étaient sur le point de faire une invasion dans mon pays, jeles … pressai vivement de me donner les subsides, qu'ils me devaient faire payer dans ce cas, ou du moins de faire des diversions assez efficaces pour me procurer du soulagement. Les ministres de France parurent 30. peu touchés de mes embarras:; ils traitèrent mes représentations à la | | légère, et y répondirent superficiellement, en me faisant comprendre que | la bataille de Fontenoï et la prise de Tournai étaient des diversions réelles | et des efforts de la part de la France, dont j'avais tout lieu d’être content. | Cette réponse négative me fit croire que ce serait gagner du temps et du 35. terrain que de m’adresser au roi immédiatement, je lui écrivis que je n'avais pas lieu d’être satisfait de la froideur avec laquelle ses ministres s'étaient expliqués envers moi, que si j'étais dans une situation désagréable, je m'y étais mis par amitié pour lui, que je pouvais dire sans prévention qu'ils devait quelque retour au plus fidèle de ses alliés, que la 40. bataille de Fontenoi et la prise de Tournai étaient à la vérité des événe- :