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Chapitre XII

ments glorieux pour la personne du roi et pour la France, mais quant à mes intérêts directs une bataille donnée à Samarcande ou la prise de Pékin me seraient des diversions égales. Je lui fis observer que ses troupes occupaient à peine six mille Autrichiens en Flandre, et que le 5 péril évident dans lequel je me trouvais m'empêchait de me contenter de belles paroles, et m'obligeait à lui demander instamment d'y joindre les effets. Les comparaisons de Pékin et de Samareande déplurent au roi de France, sa mauvaise humeur perça dans la lettre qu'il m'écrivit, peutêtre est-ce que les efforts que je lui demandais et auxquelles il avait 10 aucune envie de se prêter, l’affectaient plus sensiblement que l'épigramme. La froideur de ce prince et la hauteur avec laquelle il m'écrivit me piquèrent à mon tour.

Pendant ces petites altercations nuisibles à l'harmonie qui devait régner entre des alliés, les Autrichiens hâtaient leurs préparatifs contre 15 la Silésie et ils étaient sur le point de consommer leurs projets. Cette armée, composée des Saxons et des troupes de la reine, s’approchait insensiblement de mes frontières, les Autrichiens venaient de Küniggrätz et de Jaromirez, les Saxons de Bunzlau et de Küniginhof, tous se joignirent à Trautenau, d’où ils s’'avancèrent à Schatzlar. Les montagnes arides de 20 ces cantons ne leur permettaient point d'y faire un long séjour ainsi étais- Je en état dès lors de calculer leurs opérations d'avance sans commettre d'erreur considérable. J’écrivis à Winterfeldt, qui était resté à Landeshut avec son détachement depuis qu'il avait battu Nadasdy, je confiai mes desseins à cet officier intelligent, en lui ordonnant de se replier sur 25 le général Du Moulin à l’approche des ennemis, et de poursuivre ensuite tous deux leur retraite jusqu'à Schweïdnitz, de semer partout avee adresse le bruit de la retraite prochaine de mon armée vers Breslau à l'approche des Autrichiens. Je lui enjoignis de faire préparer des chemins pour quatre colonnes de Schweïdnitz tirant vers l'Oder, pour donner à ces nou- 30 velles une vraisemblance capable de tromper les ennemis. Winterfeldt s’acquitta si bien de sa commission qu'il fit accroire à deux espions du prince de Lorraine que la terreur était si grande dans l’armée que les Prussiens allaient abandonner la Silésie dès qu'il se montrerait. Ces rapports différents qui se confirmaient les uns les autres persuadèrent au 35 prince de Lorraine ce qu'il désirait, sa présomption devint le complice du piége que je lui tendais, et il s’endormit plus profondément que jamais dans les bras de la sécurité.

Il en est de ruses à la guerre comme des fourberies à la politique, lemploi sobre qu’on en fait en soutient l'usage, avec la différence qu’un 40 général doit être rusé et qu'un politique ne doit point être fourbe, et que les ruses qui réussissent le mieux sont celles qui, conduites par la discré- 24*

tion et sous le masque de la simplicité, flattent les passions de nos adversaires et s’en servent pour nous faire parvenir à nos fins.

Dés que les ennemis commencèrent leurs opérations, Du Moulin et Winterfeldt, qui se ménageaient prudemment une marche d'avance, arrivérent à Schweïdnitz, où ils se campèrent sans avoir rien perdu dans leur5 retraite. Je vins occuper le camp de Reïchenbach le 29 de mai, et le corps de Du Moulin qui devint mon avant-garde eut ordre de se camper le 1% de juin sur les hauteurs de Striegau en deçà du ruisseau; un autre détachement aux ordres du général de Nassau occupa le Nonnenbusch, et l'armée vint occuper sans bruit le même jour la plaine qui est entre 10 Jauernick et Schweidnitz, de sorte qu'un terrain de deux milles qui est entre Striegau et Schweidnitz était occupé par une ligne presque contiguë de mes troupes. Cette position me mettait à portée de me procurer les plus grands avantages sur les ennemis.

Nadasdy avait déjà débouché des montagnes, il s'était campé auprès 15 de Freybourg avec Wenzel Wallis qui menait l'avant-garde des alliés. Le prince de Lorraine avait pénétré en Silésie par Landeshut, de là il avait poursuivi sa marche sur Reïichenau, d’où il venait de transporter son camp à Hohen-Hennersdorf ce qui est encore dans les montagnes. Il pouvait descendre dans la plaine par quatres endroits, savoir: Frey-20 bourg, Hohenfriedeberg, Schweinhaus et Bolkenhaïin. Je reconnus par précaution tous les lieux où il pouvait se camper dans ses environs, et j'employais jusqu'au 3 pour faire préparer vers tous ces endroits les chemins des colonnes pour que rien n’arrêtât l'armée et qu’elle pût voler à l'ennemi, lorsqu'il en serait temps. Tous ces arrangements préalables 25 me rendaient en quelque façon maître du terrain; je dérobais au hasard tout ce que je n'étais pas obligé de lui laisser, et il était bien difficile, pour ne pas dire impossible, que le prince de Lorraine m'échappât sans combattre.

Le 2 de juin, les généraux ennemis tinrent conseil de guerre sur le 30 mont du gibet auprès de Hohenfriedeberg ; ils avaient de cette hauteur l'inspection sur toute la plaine, quoiqu’ils ne purent apercevoir que de petits corps de mon armée, le gros en était caché derrière des ravins et des broussailles. Les ennemis choisirent le village de Rohnstock pour se camper le lendemain. Selon le projet du prince de Lorraine, Wenzel35 Wallis devait s'emparer du magasin de Schweïdnitz avec son avant-garde, les Autrichiens devaient poursuivre mon armée jusqu’à Breslau, et le due de Weiïssenfels avec les Saxons marcherait à Glogau, pour en former le siége. Le prince de Lorraine se trompa dans ses vues, parce qu'il ne compta point sur une armée de soixante-dix mille hommes qui devait40

naturellement s'opposer à ses projets. Nos desseins s’entre-heurtèrent

comme les vagues de l'Océan et de la Méditerranée qui s'élèvent et vont se briser les unes contre les autres entre les colonnes d'Hercule.

Je visitais mes détachements régulièrement une fois et quelques fois plus souvent par jour. Le 3 de juin, j'étais sur une hauteur auprès du

5camp de Du Moulin, d'où l'on découvrit toute la campagne, et d’où l’on apercevait même sur les montagnes de Reïchenau un bout du camp des Autrichiens. J'avais fait assez longtemps la védette à cette place, lorsque huit gros tourbillons de poussière s’élevèrent dans les montagnes, qui s'approchaient insensiblement de la plaine, s’épaissirent, en y serpen- 10 tant et s’arrêtant ensuite aux environs de Rhonstock. La poussière cessa quelques moments, et je vis très distinctement que l’armée des ennemis débouchait des montagnes en huit grandes colonnes; j'attendais jusqu’à cinq heures de l'après-midi pour voir la position que prendrait cette armée. La droite de leur camp fut appuyée au ruisseau de Striegau, les 15 villages de Rohnstock et de Hausdorf étaient à peu près au centre, de là leur aile gauche, couverte par un petit bois marécageux, avançait en demi-lune en tirant au village de Pilgramshayn. J’ordonnai sur-le-champ au général Du Moulin de passer le ruisseau avec ses troupes à huit heures du soir et d'occuper le mont Topaze qui est un rocher isolé proche de 20Striegau dont la cime domine toute la plaine et les environs. L'armée se mit en mouvement à huit heures du soir, et marcha par la droite sur deux lignes, en observant un profond silence. La tête de l’armée arriva à minuit auprès de Striegau, le soldat ne fit aucun feu, ne fuma point de tabac, et se comporta en tout avec une obéissance merveilleuse aux ordres 25 qu’ils recevait.

Le lendemain 4 de juin, à deux heures après minuit, je fis assembler mes officiers principaux pour leur donner la disposition du combat. Comme tout ce qui a rapport avec une bataille décisive devient de conséquence, je crois devoir vous rendre compte des ordres que j'ai donnés.

30 Tel en était le contenu. L'armée se mettra incessamment en marche par sa droite sur deux lignes ; apres avoir passé le ruisseau de Striegau, l’extrémité de la droite de la cavalerie se formera vis-à-vis de Pilgramshayn ; l'infanterie du général Du Moulin couvrira la droite de toute l’armée; l'armée fera face aux hautes montagnes; l'aile gauche de la cavalerie

35 s'appuyera au ruisseau de Striegau, cette ville restant derrière la gauche ; dix escadrons de cavalerie et vingt de hussards qui font la réserve se posteront derrière le centre de la seconde ligne d'infanterie, pour être employés à la droite ou la gauche de l’armée, selon que la nécessité l'exigera: derrière chaque aïle de cavalerie se formera un régiment de

40 hussards en troisième ligne, pour leur garantir le dos, et se trouver à portée de servir dans la poursuite; la cavalerie chargera l'ennemi l'épée

à la main et avec toute l’impétuosité possible, elle ne fera guère quartier dans le chaud de l’action ; après qu’elle aura nettoyé les ailes de la cavalerie ennemie elle se repliera sur l’infanterie ennemie, et la prendra en flane si elle peut; l'infanterie avancera à grands pas à l'ennemi: si les circonstances le permettent, elle attaquera la baïonnette au bout du fu-5 sil; si elle est dans le cas de se servir des armes à feu, elle ne commencera à tirer qu'à la distance de cent cinquante pas; si les généraux trouvent quelque village aux aïles ou devant le front de l’armée que l'ennemi n'ait pas occupé, ils en saisiront d’abord, le borderont d'infanterie extérieurement, et s’en serviront, si la situation le permet, à prendre les 10 ennemis en flanc; mais ils ne fourreront point l’infanterie ni dans des maisons ni derrière des murailles: on poursuivra l'ennemi autant que les troupes le pourront soutenir.

Dès que les généraux furent retournés à leurs postes, l'armée se mit en marche; à peine la tête commençait-elle à passer le ruisseau, que le 15 général-lieutenant Du Moulin me fit avertir qu'il apercevait de l'infanterie . ennemie vis-à-vis de lui sur une éminence, qu'il paraissait que c'était à dessein de nous prendre en flane, que cet incident l’obligeait à changer sa position, et à prendre plus par la droite pour se former sur une hau-

teur qui était opposée à l’autre, et par laquelle il débordait même les 20:

ennemis. Je fis établir en même temps une batterie de six pièces de vingt-quatre sur le mont Topaze qui mit d’abord de la confusion dans les ennemis, et fut fort utile par le grand effet qu'elle effectuait sur la cavalerie saxonne. L’aile droite de ma cavalerie se forma alors, les gardes

du corps joignant les bataillons de Du Moulin, et la gauche de cette ligne 25

finissait au bois qui était devant le gros de l'infanterie saxonne. Les grenadiers de la droite et le régiment d'Anhalt occupèrent d’abord ce bois ; en même temps ces grenadiers attaquèrent les Saxons, les poussèrent ét les délogérent d’une digue où ils s'étaient postés, ils les poursuivirent et

tombèrent sur la seconde ligne, qui avait un terrain marécageux et un 30%

petit étang devant elle. Ce combat fut plus meurtrier que le premier, mais les Saxons furent également obligés à fuir. Les généraux en rallièrent quelques bataillons avec lesquels ils se mirent sur une hauteur et se postèrent en triangle. La cavalerie de la droite était déjà vic-

torieuse, l'aile gauche de la cavalerie ennemie avait totalement disparu. 35"

Notre infanterie du bois avançait de front sur le triangle, Du Moulin et Kalckstein qui l'avaient renforcée approchaïient pour la prendre en flanc, et la cavalerie de notre droite se disposait à l'envelopper ; les Saxons ne voulurent point attendre cette extrémité et ils s'enfuirent à vau-de-route.

La cavalerie donna dessus, et sabra deux bataillons de grenadiers. Les40"

Saxons étaient ainsi totalement battus par ma droite, avant que ma ba-

de

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