‹ Histoire de mon tempsChapitre 118 sur 149 · Chapitre XII · texte numérisé non relu

Chapitre XII

quelque façon ma droite. Kôüniggrätz est situé dans le bassin d’une prairie, et on aurait dit de là que mon avant-garde et l’armée du prince de Lorraine composaient un seul corps de troupes qui formait la circonvallation de cette ville. Cependant mon avant-garde était si bien postée 5 que toute l’armée ennemie n’aurait pu me forcer dans le terrain avantageux que J'occupais. J'aurais pu alors entreprendre sur Küniggrätz, car je n'aurais pas trouvé de forte résistance ; mais ce qui m'en empêcha fut que les Autrichiens avaient retiré le peu de magasins, qu'ils avaient en cette ville, et que prendre Küniggrätz ou n'avoir rien c'était la même 10 chose, puisque cette ville n’a aucunes fortifications, et qu’elle est à charge à celui qui veut la garder par sa mauvaise défense et la grosse garnison qu'elle consume.

C'était alors le temps d'asseoir le projet de toute ma campagne, et de faire les changements convenables au temps et aux circonstances au 15 premier dessein que j'avais formé à Neïsse. Mes avantages paraïssaient grands aux yeux du public, maïs à qui les examinaït à tête reposée, ce n'étaient que des succès passagers et qui, étant dilatoires, ne me donnaient que le moment de respirer, premièrement par l'impossibilité de se soutenir en Bohême sans une très grande supériorité sur l'ennemi; en 20 second lieu puisqu’ayant perdu les caissons de vivres de l’armée la campagne de 44, je n'avais point les moyens de faire suivre mes subsistances assez abondamment, pour avancer davantage ; en troisième lieu Cosel était perdu et toute la Haute-Silésie non seulement envahie par les troupes hongroises, mais elles étendaient de plus leurs courses jusqu'à Schweïdnitz, 25 ce qui me coupait en quelque façon de mes derrières, et m'empêchait de rassembler en Silésie les chevaux de paysans qui étaient destinés à amener la farine à l’armée. Je ne pouvais m'éloigner au delà de dix milles d'Allemagne de Schweïdnitz. J'aurais pu transporter le théâtre de la guerre en Saxe, mais ç'aurait été abandonner la Silésie au pillage des 30ennemis, attirer les Autrichiens et toutes leurs troupes légères vers le cœur de mon pays, et exposer mes dernières ressources aux hasards des événements. Toutes ces considérations différentes me ramenèrent à mon premier projet, et.je me contentais de manger la Bohême et de négocier avec la Saxe. Cette négociation se fit par l'entremise du ministre de 35 France Saint-Séverin, et elle roulait sur la couronne impériale qu'on offrait encore au roi de Pologne, et sur d’autres amorces d'intérêt qu'on lui jetait, pour le détacher de son alliance avec la reine d'Hongrie; mais la crainte et l'espérance ne remuërent point l'âme de Brühl, et il resta inébranlable dans les partis qu'il avait pris. 49. Voyant qu'il n'avait rien à espérer de la Saxe, je me retournai vers l'Angleterre et j'ordonnai à Podewils, mon ministre à la Haye, de pren-

dre congé des États-Généraux, et de passer par Hanovre, pour s’aboucher avec le lord Harrington, et voir ce qu’il aurait à faire de ce côté-là: et pour ce qui regardait les opérations de mon armée, j'estimai qu'il était convenable de me soutenir le plus longtemps qu’il fût possible en Bohême, de choisir avec soin les meilleurs camps et les plus forts, pour5 mettre mon armée, dont j'étais obligé de détacher pour la Haute-Silésie, hors d’insulte, et d’affecter l'offensive autant que les conjonctures voudraient le permettre, pour tromper l'ennemi et lui cacher mon véritable dessein.

Je fis partir effectivement le général Nassau environ le 25 de juin 10 avec douze mille hommes pour la Haute-Silésie. Il marcha par Glatz, Reichenstein et rejet: d'abord les Hongrois sur Neustadt, dont il les chassa et leur prit du monde, se préparant à reprendre Cosel par un siége. La perfidie d’un officier de cette garnison qui était déserté m'avait fait perdre cette place; ce traître découvrit aux ennemis que le fossé 15 n'était pas en sa perfection, sur l'angle d'un bastion guéable alors que les eaux étaient basses, que la garnison était considérablement diminuée par la mortalité; et il conduisit deux mille pandours qui surprirent Foris qui en était le commandant, massacrèrent quelque monde, et prirent le reste prisonnier de guerre, consistant en trois cent cinquante hommes, 20 deux jours après que le prince Charles avait été obligé par mes ordres d'évacuer la Haute-Silésie.

Pendant que Nassau faisait les apprêts du siége de Cosel, je mettais tous mes soins à faire subsister mes troupes, et je détachai pour cet effet le gros de ma cavalerie vers Opotschna, qui était sur la gauche de mes 25 deux corps de l’armée à un demi-mille de distance également. Je donnais toutes les nuits presque l’alarme au prince de Lorraine, pour éprouver sa contenance, qui était assez mauvaise, et pour le confirmer dans l'opinion que je formais quelque dessein sur lui qui s’exécuterait à l’improviste. Il le crut, et cette idée le mit avec son armée dans des inquié- 30 tudes continuelles, pendant les quatre semaines que je restais dans cette position. J'avais un détachement à Hohenbruck sur ma gauche, et par les manœuvres que je faisais, il était impossible que l'ennemi put découvrir quel était mon dessein, et de quel côté je me tournerais en quittant le camp que j'avais. Si je faisais défiler mon armée par la gauche, je 35 pouvais me porter sur Reichenau et Hohenmauth, obliger les Autrichiens à quitter Küniggrätz, et à couvrir la Moravie dont ils tiraient leur subsistance en grande partie. Ils avaient leurs magasins par échelons à Pardubitz, puis en arrière à Chrudim, puis à Teutsch-Brod, cette marche dérangeait toute leur économie; je menais mon armée dans un pays 40 abondant, et m'éloignant de Schweïdnitz, je me rapprochais de Glatz

Page 1