Chapitre XII
d’où je pouvais tirer mon pain avec plus de facilité que du côté de Küniggrätz, où J'étais alors. Je pouvais marcher par ma droite, passer l'Elbe auprès de Smirschitz et prendre le camp de Chlum où j'occupais des hauteurs avantageuses, où j'avais une vaste plaine à fourrager pour ma ca-
5 valerie, par quoi je donnais aux Autrichiens des jalousies sur Pardubitz, et coupais en quelque façon le corps des Saxons de leur pays. Je préférais le camp de Chlum à celui de Reichenau parce que j'eus des avis de Bavière que les Saxons y négociaient six mille hommes, dont ils ne pouvaient faire d'autre usage que de les employer contre moi, on m'informa
10 d’ailleurs que Brühl couvait quelque dessein dangereux qui pouvait regarder mon électorat.
Pour que le prince de Lorraine ne pâût point me deviner, je détachai Winterfeldt avec trois mille hommes pour marcher à Reichenau, et en même temps je fis faire les ponts de bateau à ma droite: toute l'armée et
15 les corps détachés eurent ordre de se rassembler, et de passer l'Elbe aux endroits qui leur étaient marqués. La grande armée appuya sa droite au delà de Chlum à un bois, où je fis faire un abatis, et la gauche au village de Néchanitz sur l’'Elbe, occupant toujours des hauteurs très avantageuses d'un bout à l’autre. Du Moulin repassa la Mettau avec six
20 bataillons, vingt escadrons de hussards et vingt de dragons, et se posta à Skalitz pour protéger nos convois, et assurer en même temps la communication de Jaromiez à Neustadt, où j'avais garnison. Je renforçai le poste de Smirschitz d'un bataillon, et je retirai du reste à la grande ar-
mée tous les autres petits détachements qui devenaient inutiles depuis
25 que j'eus changé de camp.
Je crois qu’à tout prendre j'aurais mieux fait de marcher à Reichenau, parce que les Autrichiens auraient à coup sûr pensé à couvrir la Moravie, et ceci aurait mis les Saxons dans un grand embarras; car j'ai appris depuis que le due de Weïssenfels n'aurait pas suivi le prince de
30 Lorraine de ce côté-là. J'avais d’ailleurs l'avantage de tirer mes vivres de Glatz qui est cinq milles de Reïchenau au lieu que Chlum est à dix milles de Schweïdnitz.
Il ne se passa rien de fort remarquable pendant le séjour que l’ar-
mée fit à Chlum. Chacun fourrageait de son côté, et faisait des partis 35 pour difficulter les vivres de son ennemi; des pertes légères de part et d'autre balançaïent les avantages. Il y avait un partisan dans l’armée autrichienne, nommé Dessewffy, lieutenant-colonel des hussards, qui avait de la réputation: ce fut le seul qui nous prit dans des rencontres différentes quelques chevaux aux fourrages, mais Fouqué, commandant 40 de Glatz, qui envoyait ses partis sur les derrières de l’armée autrichienne désolait leurs fourrageurs, inquiétait leurs détachements et vengeait avec
éclat les petites pertes que Dessewffy faisait faire à mon armée. Ces escarmouches, ces rencontres et ces petits combats sont, ce me semble, bons pour servir d’aliment au feu de la guérre, et l'empêcher de séteindre; mais en aguerrissant les troupes, elles sont souvent funestes à quelques particuliers, sans rien décider pour le bien de l’état. Je me rap-5 pelle à cette occasion une ruse de guerre, que les grenadiers de Kalck- Stein ont mis certainement pour la première fois en usage. Ce détail, quelque petit qu'il soit, caractérise l'esprit de la nation, et ne me semble pas indigne par cette raison de la gravité de l'histoire.
Les grenadiers de Kalckstein gardaïent le château de Smirschitz, et 10 ils occupaient une redoute qui défend le pont de l'Elbe. Les pandours se glissaient de l’autre côté de la rivière dans des broussailles, d’où ils fusilaient sur nos postes avancés dont quelque soldat fut légèrement blessé. Nos grenadiers se lassèrent de ces bravades inutiles, et pour se moquer des pandours, ils empaillèrent l'habit d’un grenadier, lui mirent 15 un bonnet et lui fagotèrent une espèce de visage, puis ils placèrent ce mannequin vis-à-vis de l'endroit où les pandours avaient coutume de tirer, attachant cette figure postiche par des cordes, et la gouvernant par des poulies, à peu près comme une marionette, après quoi les grenadiers. prenaient leurs fusils, et s'embusquaient dans des broussailles voisines. 20 Le mannequin attirait toute l'attention des pandours, ils tiraient dessus, et lorsqu'ils le voyaient tomber, ils sortaient de leurs broussailles avec leurs camarades ne craignant rien, alors nos grenadiers embusqués leur lâchèrent une bordée à brûle-pourpoint, qui en étendit quelques uns sur le carreau, et rendit les autres plus timides. D'autres stratagèmes de cette 25 nature refroidirent l’ardeur des Hongrois et le poste de Smirschitz devint tranquille.
Depuis la bataille de Friedeberg, le prince de Lorraine n'avait cessé d’importuner la cour pour recevoir des renforts de troupes. Il reçut alors huit régiments tirés de Bavière des troupes que le comte Traun comman- 30 dait au Rhin, et en partie de la garnison de Fribourg qu'on avait échangée avec les Français. Ces secours ne le renforcèrent point, car les Saxons le quittèrent presque en même temps, à six mille hommes près, qui restèrent dans son armée. Voici la raison de cette retraite. Depuis les dernières tentatives que j'avais fait faire en Saxe pour amener la cour de Dresde à un ae- 35 commodement, je m'étais aperçu que la voix de la douceur n’opérait rien, et j'étais averti que les six mille Bavaroïs qui se négociaient à Munich, pourraient peut-être leur être accordés par faiblesse et par Le grand besoin d’argent, où était la cour de Bavière. Avec ce secours la mauvaise volonté de la cour de Saxe m'aurait pu devenir funeste, et j'estimais que le bien de l’état 40 demandait que je prévinsse les desseins d’un ennemi irréconciliable, et que