‹ Histoire de mon tempsChapitre 120 sur 149 · Chapitre XIL · texte numérisé non relu

Chapitre XIL

je gagnasse sur lui de vitesse. Tout m'incitait à me mettre à couvert des insultes des Saxons, les intérêts de ma gloire, les règles de la politique, les lois de la guerre et la nécessité qui oblige à se défendre lorsqu'on en est encore maître. J’ordonnai au prince d’Anhalt d’assembler à Halle 5 les troupes qui étaient dans la Marche et le duché de Magdebourg, et je le renforçai de quatre régiments d'infanterie et de trois de cavalerie que Je détachai de mon armée avec le général Gessler qui eut ordre de les conduire; avec ces troupes le prince d’Anhalt était en état d'agir offensivement contre les Saxons. Je fis publier un manifeste qui roulait sur 10 deux points, à savoir premièrement, que si je voulais imiter la conduite que la reine de Hongrie a tenue envers les Palatins, les Hessois et moimême, qui étions auxiliaires de l'empereur défunt, je pouvais avoir les mêmes procédés envers la Saxe, auxiliaire de la reine de Hongrie, ce qui dans le fond est confondre les alliés avec la puissance belligérante. 15 Le second point regardait la distinction que les Saxons voulaient faire de la Silésie avec mes états héréditaires; je soutenais que la Silésie était aussi intimement liée et incorporée à la Prusse que le duché de Zeiïtz et de Mersebourg l’étaient à la Saxe, que quiconque attaque un prince dans une de ses possessions est censé son ennemi, et doit être regardé par tout 20 le monde impartial eomme l’agresseur, d'où je tirais la conclusion qu'après avoir fait au roi de Pologne toutes les avances qu’il me convenait de faire, J'étais en droit de me défendre contre lui et de faire éprouver à ses états le mal qu'il avait fait aux miens. — Le prince d'Anhalt avait déjà tiré l'épée, son bras était levé, il allait frapper, lorsque la nouvelle de la sig- 25 nature de la convention d'Hanovre en suspendit le coup.

Souvenez-vous que les Français n'avaient accompli en aucun point le traité que Rottembourg avait signé à Versailles; souvenez-vous que les Français me déniaient toute sorte de secours et de subsides; que par

la retraite du prince de Conti ils abandonnaïent le trône impérial au pre- 30 mier occupant; qu'ils rompaient par cette démarche avec tous les princes d'Allemagne qui étaient leurs alliés, et que c'étaient eux qui couronnaient empereur le due de Lorraine, mon ennemi irréconciliable ; ajoutez à ces griefs contre la France le cruel épuisement où étaient mes finances, et vous conviendrez que ces motifs étaient suffisants, pour me faire entendre 35 aux propositions d’une paix nécessaire et raisonnable. La convention d'Hanovre avait pour base le renouvellement de la paix de Breslau, le

roi d'Angleterre s’engageait de plus de me procurer la garantie de l’em- .

pire et de toutes les puissances de l'Europe à la paix générale. De ma part je promettais de plus de donner mon acte de récognition pour la 40 dignité impériale dévolue au grand-due de Toscane. George signa ce traité le 22 de septembre, ballotté entre ses ministres d'Hanovre et Har-

rington ; la jalousie des premiers regimbait à ma gloire, la sagesse de l'Anglais ne visait qu’à l'intérêt de sa nation; de petits nuages n’offusquaient point ses yeux, et il l'emporta enfin dans l'esprit de son maître. Il semblait dès lors que la pacification de l'empire suivrait infailliblement la convention d'Hanovre; mais après avoir vaincu les passions du roi 5 d'Angleterre, il y en avait encore bien d’autres à surmonter, c'est la haine des ministres et l'ambition des rois qui perpétue les guerres. Bartenstein et Brühl avaient forgé sur enclume de leur politique le dessein de dissoudre ma puissance, ils croyaient que le moment leur était favorable, et ils voulaient le saisir. Ce qui rehaussait la fierté des Autrichiens, c'était la 10 couronne impériale; ce qui soutenait la hardiesse des Saxons, c'était l'espérance de partager mes dépouilles. — Voici de quelle façon la couronne impériale retourna dans la nouvelle maison d'Autriche. Depuis la paix de Füssen, le comte de Batthyani avait fait suivre dans sa marche le corps de M. de Ségur, qui avait pris le chemin du Neckar, pour se joindre 15 à l’armée du prince de Conti. Vers la fin d'avril Batthyani se mit en marche, pour traverser l'empire et se joindre à l'armée du due d'Aremberg qui avait alors son quartier général à Weïlbourg. Si alors la France avait agi de bonne foi, elle aurait fait les derniers efforts, pour empêcher la jonction des alliés. Le prétexte de la guerre était 20 d'empêcher que la dignité impériale ne rentrât dans la nouvelle maison d'Autriche: il fallait donc pour que la France agît conséquemment qu’elle employait la plus grande partie de ses forces pour soutenir Francfort, ce qui la rendait maîtresse de l'élection, ou il était nécessaire de pourvoir le prince de Conti d'assez d'autorité pour qu'il lui25 fût libre d'attaquer ou d'Aremberg ou Batthyani avant que ces deux généraux eussent réuni des forces qui leur donnaient une supériorité marquée sur les Français. Le roi de France et le prince de Conti m'assuraient dans leurs lettres qu’ils s’opposeraient de toutes leurs forces, et au risque d’une bataille, à l'élection du grand-duc; mais les effets répon- 30 daient bien mal à la beauté de ce langage, car dans ce temps de crise, auquel les Autrichiens recevaient de si puissants secours, le prince de Conti fut obligé de détacher quinze mille hommes pour la Flandre.

Le comte Traun prit le commandement de l’armée alliée qui venait de se joindre sur la Lahn à Wächtersbach, après le départ d’Aremberg 35 que la cour envoya en Bohême. Traun détacha Bärenklau et lui fit passer le Rhin à Biberich. Le prince de Conti en prit l’alarme: il fit sauter son pont d'Aschaffenbourg et rompre celui de Hüchst, et il se retira par Gérau sur le Rhin. l

Le grand-duc se rendit en personne à son armée, Traun passa le 40 Main à Flôrsheim, le 15 de juillet; Bärenklau défit en même temps

Page 1