Chapitre XII
quelques compagnies franches des Français auprès d'Oppenheim; le prince de Conti, ne pouvant plus tenir dans la mauvaise position où il se trouvait, repassa le Rhin à Gernsheim et à Rhein-Türckheim. Son pont fut pris par les ennemis qui l’inquiétèrent fort dans sa retraite.
5 Conti prit son camp à Worms derrière le ruisseau d'Osthofen, et il se retira de là à Mutterstadt, où il finit une campagne, stérile pour sa réputation et flétrissante au règne de Louis XV.
La retraite du prince de Conti fut le signal auquel éclata l'esprit de
vertige et de fanatisme qui régnait dans l'empire sans plus garder de 10 mesure. Lorsque l’on considère la hauteur et le despotisme que les empereurs de la maison d'Autriche ont mis dans leur gouvernement, on ne peut assez s'étonner de trouver des esclaves, assez vils pour aimer la dureté de leurs fers, et cependant la plupart des princes de l'empire favorisaient l'ambition de la reine d'Hongrie. Le roi d'Angleterre qui avait 15 pris presque tout le collége électoral à ses gages était le maître de la diète de l’empire. L’électeur de Mayence qui devait sa fortune à la reine d'Hongrie était l'organe aveugle de ses volontés, aussi sa conduite fut-elle illégale en tous points. C’est un usage ancien après la mort des empereurs que l'électeur de Mayence, comme vicaire de l'empire et doyen du 20 collége électoral, invite les électeurs à la diète d'élection. Après la mort de Charles VIT, l'électeur de Mayence s’acquitta de ce devoir et fixa l’ouverture de la diète au 1° de juin, mais le baron d’Erthal, qui était chargé de cette ambassade, se rendit à Prague, et fit la même invitation au royaume de Bohême qu aux autres électorats, en quoi sa démarche était 25 entièrement opposée aux décisions de la dernière diète de l'empire qui portait qu'on devait laisser dormir la voix de Bohême.
Au commencement de l’année 45, on appréhendait à Vienne’et. à Hanovre que le voisinage du prince de Conti n’empêchât Les partisans de la maison d'Autriche de faire toutes leurs volontés à Francfort, et dans
30 l'intention d'obvier à cet inconvénient, on avait jeté les yeux sur la ville d'Erfurt, pour y assembler la diète, ce qui était contre-venir aux lois fondamentales du corps germanique et à la bulle d’or. La mauvaise conduite des Français épargna au parti autrichien cette nouvelle transgression, et la reine d’Hongrie fut la toute-puissante à Francfort, dès que l’armée
35 française n'y mit plus obstacles. La diète de l'empire s’assembla donc à Francfort le 1°’ de juin. La France protesta contre l’élection du grandduc et lui donna formellement l'exclusion; mais cette déclaration n'eut aucun poids, depuis que l’armée du prince de Conti qui devait l’appuyer était disparue. Cette opposition verbale parut aux princes de l'empire
4o un aveu tacite de l'impuissance où était cette couronne de barrer le chemin du trône par des empêchements réels au duc de Lorraine, et cette
Frédéric IL., hist. de mon temps. 95
faiblesse de la France lui aliéna le cœur de ses amis, et remplit ses adversaires de dédain et de mépris pour elle. Les ministres de Brandebourg et le Palatin remirent un mémoire à la diète qui conclut à l'examen de trois points, à savoir: 10 si tous les ambassadeurs invités par l'électeur de Mayence sont habiles pour donner leur suffrage? 29 si leurs cours ont5 toute la liberté requise par la bulle d’or? 3° si quelques-unes ne s'en sont pas privées elles-mêmes par des arrangements pris, par des récompenses ou par des promesses? Le premier de ces points regardait l’'ambassadeur de Bohême qui ne devait point être admis; le second article visait à l’ambassadeur de l'électeur palatin dont le secrétaire avait été 10 enlevé par les Autrichiens aux portes de Francfort; presque tout le collége électoral se trouvait dans le troisième cas. Ils finirent en protestant contre toutes délibérations de la diète qui seraient illégales jusqu’au redressement de ces griefs. Les ambassadeurs de Brandebourg et le Palatin n'assistérent point à l'ouverture de la diète. Ils ne parurent qu'à 15 l'assemblée du 30 d'août pour renouveller leurs protestations contre l’invalidité des procédures de la diète, et ils se retirèrent. Les esprits étaient dans un mouvement si violent qu'ils n'étaient plus les maîtres de résister à la force de l'impulsion; une mauvaise démarche en entrainait, une autre, la cabale autrichienne passa par-dessus toutes les bienséan- 20 ces, et sans avoir égard aux protestations des opposants, elle détermina le jour d'élection au 13 de septembre, après quoi les ambassadeurs de Brandebourg et le Palatin renouvellèrent leurs protestations, en déclarant que la prétendue diète de Francfort, foulant impunérent aux pieds toutes les lois de empire, ne pouvait passer que pour une assemblée illicite et 25 schismatique, qu'ils quittaient cette assemblée pour se retirer à Hanau, et qu'après cette scission ils regardaient comme nulles de toute nullité les résolutions que la diète prendrait, sur quoi ils partirent.
Le grand-duc fut élu le 13 de septembre, au gré de la reine d'Hongrie et du roi d'Angleterre. C'était alors à savoir s’il me convenait mieux 30 de reconnaître le nouvel empereur, ce que je pouvais faire sous couleur de réunir les esprits et sous le prétexte du bien public auquel je déférais préférablement à toute autre considération, ou s’il me convenait mieux de rompre entièrement en visière à ce prince, en déclarant que je ne reconnaîtrais ni l'élection ni l'élu. Je né fis ni l'un ni l’autre; la mollesse de 35 la France renversait tous les projets de vigueur à former, pour annuler l'élection du grand-duc par la voie des armes; il n'y avait aucun motif pressant pour reconnaître ce prince pendant que j'étais en guerre avec son épouse, c'aurait été me priver sans nécessité d’une condition dont je pouvais faire bon usage à la paix: ainsi je pris en attendant le parti du 40 silence, sûr que ma discrétion ne pouvait m'être nuisible en rien.