Chapitre XII
La reine d'Hongrie jouissait déjà paisiblement à Francfort du spectacle d'un empereur qu’elle avait fait élire à son choix: par un raffinement de vanité elle laissait le département de la représentation et le cérémonial à Son époux, se réservant l'autorité et l'essentiel de la dignité impériale
5 qui est la puissance, elle se plaisait même à marquer en publie que le grand-duc était le fantôme de l'empire, mais qu’elle en était l'âme. La hauteur et la fierté de ses ancêtres était de tout l'héritage de la maison d'Autriche ce qui lui était le plus parvenu en son entier. Cette princesse, enflée de sa prospérité, découvrit assez son caractère pendant son séjour
10 de Francfort; elle traitait les princes de l'empire comme ses sujets: elle poussa la fierté jusqu'à être grossière vers le prince Guillaume de Hesse et impolie envers beaucoup de particuliers. Elle n'avait point de retenue à faire paraître dans ses discours qu'elle perdrait son cotillon plâtot que de renoncer à la Silésie. Sur mon personnel elle s'expliquait avec assez
15 de politesse, disant que j'avais quelques grandes qualités, mais qu'elles étaient toutes ternies par l'injustice et par l'inconstance. S'il en faut plûtot croire ses ennemis que ses amis sur le chapitre de ses défauts, la sentence de la reine d’Hongrie se tournera à ma correction, et je lui devrai peut-être quelques vertus. J'avais des émissaires fidèles à Franc-
20 fort par le moyen desquels je fis jeter quelques propos en avant pour sonder le terrain; mais rien ne put mollir l'inflexibilité de cette princesse, et 1l paraît qu'elle ne savait pas distinguer les bornes de la fermeté et du caprice. Sa propre façon de penser lui peignait la perspective la plus riante à la suite de cette dignité impériale qu'elle venait de regagner,
25 elle traitait tout accommodement affaire d'action basse qui dérogeait à sa grandeur, ne croyant pas qu’il lui convenait d'entrer en négociation d’égal à égal avec un prince de l'empire qui lui faisait une guerre de rebelle. A ces motifs que lui suggérait sa vanité se joignaient des raisons d'état plus solides. Les principes de la maison d'Autriche tendaient depuis
30 Ferdinand I°* à établir le despotisme en Allemagne, rien n'était plus incompatible avec ce vaste dessein que de voir des électeurs trop puissants, et surtout de souffrir qu'un roi de Prusse, fortifié de dépouilles de Charles VI, tournât ses forces devenues formidables contre l'ambition de la maison d'Autriche, et ne soutint avec trop d’efficace les libertés du corps
35 germanique. Toutes ces raisons prises ensemble empêchèrent probablement la reine d'Hongrie d'accéder au traité d'Hanovre.
Le roi de Pologne avait des raisons différentes, il était prévenu que pour transmettre la couronne de Pologne dans sa maison, c'était un préalable que d’avoir une communication assurée de la Saxe en Pologne par
40 la Silésie. Son ambition était de posséder le duché de Glogau ou plus même, s’il pouvait l'obtenir. Brühl et Bartenstein, comme je viens de le 25 *
dire, avaient formé à ce sujet des projets assez dangereux à mon état, et ces idées étaient entrées sous des auspices si favorables dans l’imagination de Brühl que me jugeant déjà aux aboiïs, il n’estima point qu'il dût me recevoir à Composition. Les espérances bien ou mal fondées de ces deux cours firent qu’elles déclinèrent d'accepter les propositions de paix 5 que la médiation anglaise les pressait d'accepter, et Le roi d'Angleterre qui se flattait de les ranger à son sentiment, à force d’insister sur la même chose, me donnait des espérances qui m’amusaient d’un jour à l’autre.
Cette paix que le roi d'Angleterre me faisait envisager comme un événement prochain et immanquable me fit suspendre l'expédition de Saxe 10 dont le prince d’Anhalt était chargé. Je ne trouvais pas, vu les circonstances, qu'il fût convenable d’embrouiller les affaires plus qu’elles ne l’étaient, et de compliquer par une nouvelle guerre l’embarras où je me trouvais de celle que j'avais à soutenir, et dont je voyais l'issue. Cette modération que je mettais dans ma conduite retournait d’ailleurs à mon 15 avantage, et à la plus grande confusion de mes ennemis qui ne négligeaient aucune occasion pour empoisonner tout ce que je faisais pour travestir mes desseins sous des couleurs odieuses, pour me prêter des projets sinistres et capables d’exciter contre moi la haine des princes d’Allemagne et l’indignation de toute l'Europe.
Malgré les mesures que je voulais garder avec la Saxe, je ne continuais pas moins de faire la guerre la plus vive que je pouvais à la reine d'Hongrie. On se trompe lorsqu'on croit d’adoucir son ennemi, en le ménageant les armes à la main: la force et la nécessité sont les meilleurs négociateurs de la paix. L'opiniâtreté de la reine d'Hongrie ne pouvait 25 être vaincue, qu'en lui faisant redouter le mal que j'étais en état de lui faire: c’est ce qui me fit presser les opérations du général Nassau. Il marcha de Neustadt entre Troppau et Cosel, donnant aux ennemis une jalousie égale sur ces deux endroits. Il fit ensuite un détachement vers Jägerndorf qui rejeta les ennemis en Moravie, sur quoi ce général vient 30 mettre le siége devant Cosel. Cette ville fit une faible défense, la tranchée fut ouverte du côté bas de l’'Oder; le feu prit par malheur aux maisons, le commandant se rendit le 6 de septembre avec sa garnison prisonnier de guerre. Cette garnison consistait en trois mille Hongrois, la plupart Croates, il n’y eut que quarante-cinq Prussiens de tués à ce 35 siége:; les assiégés n’en perdirent pas tant même. Nassau ravitailla la ville, il fit raccommoder les ouvrages endommagés , il mit douze cents hommes de garnison à Cosel, et marcha avec sa petite armée à Troppau, d'où il envoya des partis qui mirent quelques cercles de la Moravie à contribution. Je ne vous parle point de quelques petits combats qu'il donna, 40 où il eut toujours un avantage marqué sur les ennemis, il est temps que
Je retourne en Bohême où j'ai laissé mon armée au camp de Chlum et celle du prince de Lorraine à celui de Küniggrätz. Les Autrichiens tentèrent deux fois infructueusement d’emporter de vive force la petite ville de Neustadt; la garnison consistait dans un ba- 5 taillon de grenadiers que le major Tauentzien commandait. Il s'était toujours si valeureusement défendu que les assiégeants n'avaient pu gagner sur lui aucun avantage. Le prince de Lorraine, se croyant cependant fort par ses secours malgré la retraite des Saxons, passa l’Adler, et s'établit dans le même endroit où mon armée avait campé auprès de Kra- 10 lowa-Lhota. Je me réglais sur le mouvement de ce prince, et je marchai à Sémonitz; gardant l'Elbe devant le front de l’armée, j'appuyais ma droite à Smirschitz, ma gauche à Jaromirez. Le corps du général Du Moulin demeurait à Skalitz, et le général Lehwaldt occupait avec un détachement de quelques bataillons les bords de la Mettau vis-à-vis du 15 village de Pless. Mon armée se trouvait par cette position comme en un triangle qui suivait le cours de l’Elbe et de la Mettau tirant de Jaromirez vers Neustadt. Ce campement était singulier, mais il paraît à tous les desseins de l'ennemi. Le poste de mon armée était inattaquable: mais supposé que le prince de Lorraine eût voulu tenter le passage de la 20 Mettau, j'étais à portée de passer l'Elbe dont j'étais le maître, et de le prendre à dos, le coupant par un mouvement facile et simple de Küniggrätz et de ses vivres. Un seul inconvénient incommodait mon armée, C'était Franquini, qui s'était niché dans un grand bois nommé vulgairement le Royaume de Silva qui communiqua également aux chemins de 25 Braunau, de Starkstadt et de Trautenau. Ce partisan détachait des partis de cette forêt où il avait établi son repaire, pour tomber sur les convois qui venaient de Silésie pour conduire la farine et les vivres au camp. Toutes les opérations qu'il fallait prendre pour protéger ces convois ou pour les secourir quand ils étaient attaqués fatiguaient souvent les troupes.
30 Le duc de Lorraine venait de recevoir un ordre positif de la reine d'Hongrie d'agir offensivement, et de s'engager, s’il le pouvait avec avantage, dans une affaire générale avec mon armée. Pour mettre toute la prudence que l’on pouvait dans les entreprises de ce prince, la reine lui avait formé un espèce de conseil, consistant dans le duc d'Aremberg et le
35 prince Lobkowitz qu'elle avait envoyés tous deux à son armée. Elle se flattait d’avoir pourvu à tout, et que la même fortune qui avait couronné son époux à Francfort lui gagnerait des batailles en Bohême. J'étais informé que ces trois maréchaux avaient des conférences journalières ensemble et j'appris depuis qu’elles roulaient sur les moyens de remplir les
40 intentions de la reine. Le prince de Lobkowitz, qui était d’un caractère violent et impétueux, opinait à se battre et à attaquer. Il envoyait tous
les jours les hussards à la guerre, les faisait combattre à propos de rien, et s'emportait beaucoup quand Nadasdy ou Franquini avaient été maltraités, au lieu de remporter les avantages dont il se flattait. Le prince de Lorraine qui connaissait mes troupes, pour avoir fait trois campagnes contre elles, allait plus bride en main. Son penchant lui aurait fait pré- 5 férer au combat une guerre de chicane par laquelle on dispute les vivres et les subsistances aux ennemis, on les brûle à petit feu, et leur cause à la fin des pertes considérables à mesure d'accumuler les petites; mais réduit à l’obéissance, il se proposait au moins, en combattant, d’ôter au hasard tout ce qu'il pouvait lui dérober par la prévoyance et par la sa- 10 gesse. Le duc d'Aremberg, que l’âge et le vin avaient appesanti, était dans une espèce de léthargie, et il ne s'éveillait que pour donner son consentement aux batailles que ses collègues voulaient livrer.
Nos deux armées étaient si voisines que les postes avancés n'étaient éloignés que d’un coup de carabine. Ma tente était sur une hauteur dont 15 l'on découvrait tout l’autre bord de l'Elbe et une partie du camp autrichien. J'avais tous les jours le spectacle de la généralité ennemie qui venait à ses postes avancés pour reconnaître ; on les voyait observer mon. armée avec de grands tubes qui leur donnaïent un air d’astronomes, après quoi ils parlaient ensemble, et faisaient connaître par leurs gestes qu'ils 20 n'étaient pas venus là pour rien. Je les laissais faire tranquillement, me sentant dans une position où je n'avais pas à craindre d’être insulté. Le voisinage de l’armée autrichienne en front de notre camp et celui de Franquini sur nos derrières devait produire des escarmouches : on ne s’en tint pas simplement aux fusillades fréquentes. Franquini entreprit un 25 coup assez fin, et qui lui aurait fait un nom s’il avait réussi. L'envoyé de France s'était logé dans le faubourg de Jaromirez qui est du Kukuksbad, la garde était à deux pas de sa maison. Franquini voulut l'enlever.
Il avait des intelligences avec les bourgeoïis de la ville, et surtout il était
. d'accord avec l'hôte de ce ministre, au moyen de quoi il introduisit de 30
nuit douze soldats dans la maison par une grange qui donnait sur la campagne. Ces soldats montèrent l'escalier sans bruit, trouvèrent les domestiques du marquis plongés dans un profond sommeil, et leur demandèrent où était leur maître. Darget, le secrétaire, répondit: c'est moi, sur quoi on le saisit, on l'amène. La garde accourt et fait feu. 35 Valory qui était dans la chambre voisine s'éveille, il veut crier au secours et faire de bruit, son valet de chambre qui eut en cette occasion plus de présence d'esprit que son maître le retint par force, Valory se met à jurer, à gronder, à dire des injures à son valet de chambre: scélérat, lâche-moi, que je casse la cervelle à ces bougres-là: enfin il aurait été pris par sa 40 faute, si la troupe de Franquini n’eût eu grande hâte de se retirer. Le