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Chapitre XII

lendemain matin, Valory ne se possédait pas encore, il était tout plein de son aventure nocturne; son éloquence se bornait aux imprécations: Sacredieu, si je tenais ces coquins; ah! mordieu, ce pauvre Darget que sera-t-il devenu? ah par le saint bleu, il faudrait couper les oreilles à 5 ces cannailles de pandours! La fidélité que Darget témoigna à son maître, et l’adresse qu'il eut de se mettre au fait de tout ce qui se passa pendant qu'il fut prisonnier dans l’armée autrichienne m'engagea à le prendre dans la suite à mon service.

Bientôt les ennemis donnèrent l'alarme au camp du général de Leh-

10 waldt. Quinze cents pandours passèrent la Mettau pendant la nuit, et se retranchèrent sur une hauteur peu éloignée de ce camp. Tout un essaim de troupes légères devait les suivre. Le général Lehwaldt ne leur en laissa pas le temps: il marcha à eux avec deux bataillons et les chassa, la baïonnette au bout du fusil, de leur redoute, leur prit quarante hom-

i5mes prisonniers. Il les fit poursuivre dans leur fuite par des hussards. Le pont de la Mettau se rompit sous les fuyards, et beaucoup y périrent. Cette belle action empêcha les Autrichiens d'établir leur communication avec Franquini, ce qui aurait empêché nos convois d'arriver au camp et obligé l’armée à décamper.

20 Le prince Lobkowitz ne se rebutait point de former des projets, quoiqu'il en eût vu échouer plusieurs tout de suite ; il tenta pour la troisième fois d'attaquer Neustadt ; la ville fut investie le 7 de septembre par dix mille hommes. Je n’en fus informé que le 12; Du Moulin et Winterfeldt marchèrent incontinent à son secours. Winterfeldt força le passage

25 d'un bois défendu par deux mille pandours avec trois cents fantassins, la baïonnette au bout du fusil. Les Hongrois furent précipités dans un abîme, qui est derrière ce bois, et perdirent deux: canons et quelque monde. L'approche de mes troupes fit lever le siége de Neustadt avec hâte, et les Autrichiens repassèrent la Mettau, et se retirèrent dans leur

3ocamp. Tauentzien avait soutenu un siége de cinq jours, les deux derniers sans eau, les ennemis ayant coupé le seul tuyau qui en conduisait à la ville, attaqué par dix mille hommes, et une batterie de dix canons qui battaient en brèche une mauvaise muraille crevassée, sans remparts et unique défense de cette bicoque. Nous avons vu des places en Flan-

35 dre, fortifiées par les Cœhorn et les Vauban qui n’ont pas tenu plus longtemps: ce n’est pas la force des ouvrages qui défend les places, mais la valeur et l'intelligence de l'officier qui y commande. Neustadt devenait un poste insoutenable, depuis que l’eau y manquait. Les convois n'étaient plus assurés après son évacuation. La campagne dans toute cette contrée

so était fourragée par les deux armées, et mangée par les escortes et les chevaux qui menaient les vivres; tout été consumé à un mille et demi

de mon camp, ee qui me fit changer de position. On ruina les murailles de Neustadt, et mon armée passa l’Elbe le 18 de septembre à Jaromirez, et vint se camper à Chwalkowitz, sans que l'ennemi fit la moindre démonstration pour m'inquiéter dans cette marche. Je détachai en même temps le général Polentz de mon armée avec trois bataillons et cinq es-5 cadrons de dragons, pour couvrir la Nouvelle-Marche et empêcher six mille Bosniaques que le roi de Pologne avait pris à son service de passer l'Oder, pour se joindre en Saxe à ses autres troupes. Les autres détachements rentrèrent tous dans l’armée, le corps de Du Moulin couvrit l'aile gauche. 10

Avant que l’armée se mit en marche le 19 pour prendre le camp de Staudenz qui l'approchait de Trautenau, on entendit dans le camp des Autrichiens un feu de réjouissance à l’occasion de l'élection du grandduc: le nom d'armée impériale flattait la vanité de tous les officiers qui la composaient; leur joie allait jusqu’à la folie, la journée et la nuit sui-15 vante se passèrent en festins où les débauches furent excessives. Peutêtre était-ce le temps d'attaquer des gens abîmés dans la crapule et dans les excès de leur ivrognerie, mais ç’aurait été emporter une victoire inutile que de la gagner dans un pays que l’on n'était point intentionné de subjuguer, et qu'on était sur le point de quitter par les arrangements qu'on 20 avait pris.

L'armée marcha par sa gauche en deux lignes, chacune desquelles formait une colonne. Le chemin qui conduit à Staudenz passe par une vallée environnée de bois et de montagnes et qui communiquait à la forêt de Silva. Franquini choisit ce terrain et s'embusqua auprès du village 25 de Liebenthal, où la seconde colonne avait un défilé à passer. Le prince. Léopold qui la conduisait fit des détachements de chaque bataillon qui traquérent le bois, ce qui tint ces bandits en respect, et les éloigna assez pour mettre la colonne hors d’insulte. Cependant il y eut vingt hommes de tués dans cette escarmouche continuelle et près de quarante de bles-30 sés. L'armée entra fort tard dans le camp de Staudenz. Je détachai le lendemain le général Lehwaldt par ma gauche, pour occuper Starkstadt à un quart de mille de mon camp; et le général Du Moulin marcha par ma droite à Trautenau, pour couvrir et protéger les escortes qui conduisaient de Silésie les vivres à l’armée. 35

Par cette position j'embrassais toute cette ‘partie montagneuse de la Bohême qui côtoie les frontières de la Silésie, et je gagnais la facilité d'énerver et de fourrager si radicalement cette contrée qu’elle se trouverait hors d'état de fournir pendant l'hiver à la subsistance des corps de troupes le moins nombreux; ce qui formait une barrière sûre pour la 40

tranquillité de la Silésie pendant la mauvaise saison et remplissait parfaitement le projet de campagne que je m'étais proposé de suivre. Les fourrages se firent avec plus de difficulté dans le camp de Staudenz que dans les précédents, ce ne sont que des montagnes, des bois, 5 des défilés et des pays fourrés dans ces environs; huit à dix bataillons et mille ou douze cents chevaux de toute sorte de milice escortaient les fourrageurs. On ne le pouvait faire à moins sans exposer les troupes à quelque affront. Ces fourrages étaient de petits combats sanglants où mes troupes avaient toujours le dessus. Moracz, Franquini, Trenck et 10 Nadasdy leur disputaient jusqu'à la paille et l’avène, attaquant pour fuire, sembusquant tantôt, attaquant et refuyant encore, et se tenant à une distance assez éloignée pour ‘qu'ils ne pussent être ni enveloppés ni poursuivis.

Franquini, qui avait une connaissance exacte des montagnes de la 15 Bohême et des chemins qui vont en Silésie, attaqua entre Schatzlar et Trautenau avec quatre mille pandours un grand convoi de farine qui n'était escorté que par trois cents fantassins. Müllendorff, jeune officier qui me servait en qualité ‘d'adjudant, avait la conduite de ce convoi, il soutint l’effort des ennemis avec constance, s’empara d’un cimetière qui 20 commandait le défilé, d’où il protégea ses chariots, et s’y soutint trois heures jusqu’à ce que le secours qu'on lui envoya put le dégager entièrement. Les ennemis laissèrent quarante morts sur la place, l’escorte ne fit qu’une légère perte, il n’y eut qu’une trentaine de chariots de dételés dont Franquini amena les chevaux. Ce sont de ces événements que je ne 25 puis m'empêcher de rapporter; ils sont trop glorieux pour ceux qui y ont eu part et pour toute la nation: les laisser ensevelis dans l'oubli, ce serait étouffer un germe d’émulation pour la postérité.

L'ennemi auquel nous avions à faire était fécond en projets et instruit de tout par les gens du pays qui le favorisaient, il savait que Trau- 30 tenau était devenu le dépôt de mes vivres, et que la boulangerie de l’armée y était établie. Il suffisait aux Autrichiens qu'ils eussent espérance de me nuire pour qu'ils se portassent aux entreprises les plus odieuses. Ils trouvèrent le moyen de mettre le feu aux quatre coins de la malheureuse ville de Trautenau, l'incendie fut général, et dans trois heures de 35temps toutes les maisons ne furent plus qu'un monceau de cendre. Je n’y perdis presque rien, on avait eu la précaution de mettre les tonneaux de farine dans des caves bien voûtées où il ne leur arriva aucun dommage, il n’y eut que quelques chariots de bagage de consumés par les flammes. Ainsi cette action inhumaïne ne retomba que sur ceux qui en 40 étaient les auteurs, et la reine d'Hongrie en eut une ville de plus de ruinée en Bohême.

Toutes ces entreprises n'étaient que le prélude du grand coup que le ministère de Vienne et les généraux autrichiens méditaient depuis longtemps. Le prince de Lorraine, voyant alors que mes mesures allaient à quitter la Bohême dans peu, crut qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour exécuter les ordres de sa cour. Il marcha par sa gauche, passas l'Elbe à Jaromirez et vint camper à Künigssaal!sic), pour observer mes mouvements de plus près. Du côté de Staudenz, comme je l'ai déjà dit, le terrain est fort difficile et entrecoupé, une côte de montagne séparée par des fonds était l'unique plaine où l’on avait pu asseoir mon petit camp, et ce terrain était à moitié dominé et dominait à son tour les hauteurs 10 qui étaient aux environs. Les montagnes auxquelles je pouvais atteindre de l’armée étaient occupées par des gardes de cavalerie et de hussards qui avaient soin d'envoyer des patrouilles à la découverte aussi loin en avant que le permettait le pays fourré où il fallait passer, et le nombre de troupes légères qui m'environnaient. Ainsi nos batteurs d’estrade ne 15 pouvaient guère s'éloigner du camp au delà d’un demi-mille. L'entreprenant Franquini attaqua Schatzlar et m'obligea d'y envoyer le corps de

135. Du Moulin, et celui de Lehwaldt à Trautenau dans sa place, pour garder ma communication de Silésie. Cependant on s’aperçut pendant les derniers jours de septembre qu'il passait tous les jours régulièrement des 20 corps de cavalerie de trois à quatre cents chevaux qui défilaient le long de la forêt de Silva, et faisaient la navette vers Marschendorf du côté de Trautenau où Franquini s'était établi. Mon camp était trop resserré pour que j'eusse pu approfondir la raison de ces marches et de ces contremarches; mais sachant que le prince de Lorraine n’était plus qu'à une 25 petite marche de mon armée, j'appréhendais qu'il n’eût dessein de gagner Trautenau avant moi, et je résolus pour prévenir tout risque d'y marcher le lendemain, 30 de septembre, et je fis partir sur-le-champ un détachement de deux mille hommes avec le général Katzler, pour aller à la découverte sur le chemin d'Arnau et de Künigssaal, avec ordre de faire des 30 prisonniers, de prendre des paysans des environs pour apprendre des nouvelles des ennemis, et de rapporter ce qu'il aurait appris. Katzler s'avança avec sa troupe, sans le savoir, entre deux colonnes des Autrichiens qui se glissaient dans l’enfoncement des forêts; il vit un grand nombre de troupes légères et un corps de cavalerie supérieur au sien, 35 ce qui l’obligea à se replier en bon ordre, après quoi il me rendit compte de sa commission, sans que lui ni personne de son détachement ne jugea l'armée ennemie aussi proche qu’elle l'était.

Mes troupes avaient ordre de se mettre en marche le lendemain à dix heures. Le 30 à quatre heures du matin j'avais auprès de moi les 40 |

136. généraux du jour, et je dictai la disposition de la marche qu'on devait ;

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