‹ Histoire de mon tempsChapitre 124 sur 149 · Chapitre XII · texte numérisé non relu

Chapitre XII

faire, lorsque la grand’ garde de la cavalerie de ma droite me fit avertir qu'on découvrait de loin une grande ligne de cavalerie, et qu'autant qu'on en pouvait juger par la longueur de la poussière que ce pouvait être toute l'armée des ennemis dont quelques troupes avaient commencé à se dé- 5ployer vis-à-vis de notre flanc droit. Je fis prendre promptement les armes aux troupes, et je me rendis en diligence à la grand garde, pour juger de l’état véritable des choses et aviser au parti qu’il fallait prendre. Pour se faire une idée juste de la bataille de Sohr, il est nécessaire de se bien représenter le terrain où elle se donna. Dans le camp que 10 mon armée occupait avant la bataille, ma droite était appuyée à un petit bois gardé par un bataillon de grenadiers, qui couvrait en même temps ce flanc-là, le village de Burkersdorf était au delà de la droite et un peu en arrière sur le chemin de Trautenau. Je ne l'avais point fait occuper, à cause que les maisons n'étaient que des chaumes, toutes séparées les 15 unes des autres, et que le village était dans une vallée. Cette vallée ou bas fond régnait en ligne parallèle à l'extrémité de la droite, et séparait le camp d’une assez grande montagne qui s’étendait depuis Burkersdorf jusqu'à Prausnitz. Dévant le front de l’armée était le village de Staudenz, et au delà des montagnes et des bois qui communiquaient avec la 20 forêt de Silva. Un profond ravin assurait la gauche de l'armée. Le campement couvrait une monticule étroite qui à peine suffisait pour mettre les troupes en bataille. On allait à Trautenau par deux chemins, l’un prenait derrière la droite du camp, laissait Burkersdorf à gauche, passait par un petit défilé et conduisait en suite à Trautenau par une plaine 25 assez unie. L'autre chemin sortait derrière la gauche de l’armée, passait par une vallée pleine de défilés et par le village de Rudersdorf, et menait à Trautenau plutôt par des sentiers que par des routes battues. Lorsque j'arrivai à ma droite, je vis que l’armée autrichienne commençait à se déployer, et il était aussi téméraire à moi de me retirer de- 30 vant elle par des passages étroits que de la combattre, vu la supériorité de son nombre. Le prince de Lorraine s'était flatté que je choisirais le parti de la retraite: c'était sur quoi il avait compté, et sur quoi sa disposition était faite. Il voulait engager avec avantage une affaire d’arrièregarde dans laquelle il était sûr que mon armée aurait péri. Je concevais 35 le danger des différents partis que j'avais à prendre; mais comme il ny avait point de temps à perdre en réflexions inutiles, sans balancer plus longtemps je résolus d'attaquer les Autrichiens malgré leur nombre et malgré le poste avantageux qu'ils occupaient, aimant mieux être écrasé les armes à la main que de céder le terrain dans un moment critique qui 40 aurait fait dégénérer ma retraite en fuite ignominieuse. Il est toujours dangereux de manœuvrer en présence d’un ennemi,

qui a déjà formé sa bataille. Mon armée avait à faire un quart de conversion par la droite pour changer entièrement son front, et en présenter un qui fût parallèle à celui des Autrichiens. Cette manœuvre délicate se fit avec ordre et une célérité inconcevable, avec la différence des deux armées que celle des ennemis avait trois lignes de profondeur et que la 5 mienne n’en avait qu'une. Le terrain qui me restait m’obligea de me déployer sous le feu de deux batteries de canon chacune de quatorze pièces qui tiraient en écharpe, les ennemis jetèrent même un bon nombre de grenades royales dans ma cavalerie, mais rien ne décontenança les soldats, aucun cavalier ne changea de visage, aucun cavalier quitta son 10 rang. Malgré toute la diligence que l’on put employer, mes troupes soutinrent la canonnade pendant une grosse demi-heure, après quoi le maréchal de Buddenbrock et le général Goltz eurent ordre d'attaquer. C'était un préalable de chasser la cavalerie ennemie sans quoi mon infanterie n'aurait pu attaquer la grande batterie. Goltz avait à peine formé douze 15 escadrons qu’il exéçuta mes ordres sans balancer. Il attaqua la cavalerie autrichienne rangée en bataille sur la crête d’une montagne, les Autrichiens tirèrent selon leur usage, et furent culbutés dans un moment. Le prince de Lorraine avait eu cinquante escadrons postés à sa gauche formés sur trois lignes, mais comme ils n'occupaient que le sommet de la 20 hauteur, ils avaient manqué de profondeur. Ils avaient à peine vingt pas de distance entre leurs lignes. La troisième était acculée à un précipice : ainsi que la première ligne une fois renversée se culbuta sur la seconde, et celle-là sur la troisième comme un jeu de carte. Les fuyards se précipitèrent dans un fond qui était derrière eux, où beaucoup périrent, d’au-25 tres fondirent sur leur propre infanterie, et la mirent en désordre.

La première brigade d'infanterie de ma droite, animée par le succès de la cavalerie, s’ébranla, et se mit en devoir d'attaquer la grande batterie. Cette brigade n'était composée que de cinq bataïllons, elle recut des décharges si violentes de la mousqueterie des ennemis et des qua- 30 torze canons chargés à mitraille que ses rangs furent éclaireis dans un moment, et qu’elle plia. En même temps cinq bataillons, qui faisaient ma réserve, avancèrent, et ils firent tous dix un effort commun, et emportèérent la batterie. Le lieutenant-général de Bonin, le colonel Forçade et le lieutenant-colonel Geist ont eu la part principale à cette belle 35 action.

En même temps les ennemis firent descendre une grosse colonne d'infanterie de leur droite pour occuper le village de Burkersdorf. Je les prévins en postant un bataillon de Kalekstein devant ce village. On mit le feu à quelques maisons écartées qui couvraient le bataillon: il chargea 40 en même temps les ennemis, et ceux-là se retirèrent.

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